Après la rupture du jeûne
La musique fait «remuer le cœur»
Par Pierre-Yves Julien de l’AFP
«ça bouge et ça me remue le cœur» : Aziz s’est levé et a commencé à danser comme presque tous les 3 500 à 4 000 fans de Cheikh Sidi Bémol, quand le roi du «Gourbi rock» a attaqué les premières mesures de son concert à Alger, bien après le coucher du soleil. Après le repas de rupture du jeûne et durant tout le Ramadhan, mois de privations, de piété et de solidarité, les Algérois veulent aussi des moments de fête. Ils profitent d’une série de concerts organisés par la wilaya (département) d’Alger et l’Etablissement Arts et Culture de la capitale : le chaabi et le gnawi, les deux principales musiques traditionnelles, y côtoient le rock -qu’il soit pop ou métal-, le flamenco et autres sonorités arabo-andalouses, le celtique ou le style variétés-nostalgie. Représentations théâtrales, défilés de haute coiffure, de mode en tenues traditionnelles et modernes, expositions de peinture, soirées littéraires jalonnent aussi ces nuits très éclectiques. Jeudi soir, les milliers de fans de Sidi Bémol avaient pour la plupart entre 16 et 25 ans, vêtus de jeans «réglementaires», et de T-shirts souvent sans manches pour les filles. L’inscription sur le vêtement d’une adolescente semblait résumer l’esprit de la soirée: «J’me prends pas la tête». Patientant sagement avant le spectacle sur les gradins des arènes du majestueux théâtre de Verdure, situé sur les hauteurs d’Alger et dominant la baie, les groupes se forment. On se retrouve, s’embrasse, s’offre une bouteille d’eau ou de jus de fruit, l’ambiance est déjà à la fête et les conditions sécuritaires oubliées. Mais quand Cheikh Sidi Bémol, la cinquantaine alerte et la voix bien posée, entame son récital accompagné d’une guitare, d’une basse, de percussions et d’une batterie, la plupart se précipitent devant la scène, chantent et dansent en un groupe compact. «A la base, il y a le gnawi, et on y retrouve nos racines. Mais Sidi Bémol a su y apporter des sonorités nouvelles, des rythmes nouveaux en intégrant des influences étrangères. C’est super», s’enflamme Aziz, étudiant de 22 ans. Issue du Sud-Ouest désertique algérien -et partagée
au-delà de la frontière marocaine-, la musique gnawie, au départ très dépouillée, est marquée par les sonorités afro-arabes que nombre d’auteurs ont par la suite arrangées en y mêlant diverses influences pour aboutir à des rythmes soutenus. Mourad, venu avec quatre amis, adore aussi ce «gnawi moderne de Sidi Bémol, pour la musique». «Mais il y a les textes aussi, le titre de son album Gourbi rock ne traduit pas tout à fait la réalité. S’il parle d’amour, il n’hésite pas à utiliser des métaphores très corrosives que tout le monde comprend pour évoquer la dure vie quotidienne, surtout dans les campagnes. Et ça, j’aime, ça change du chaabi !» explique-t-il.
L’origine du chaabi (populaire en arabe), musique classique et dite «savante», remonte à l’ère El Andalus. La chute de Grenade à la fin du XVe siècle entraîna sa propagation dans le nord du Maghreb avant de renaître principalement dans l’Algérois au XIXe siècle, où elle reste très prisée.
Très innovateur, Cheikh Sidi Bémol préfère visiblement avancer sur d’autres voies, chantant en kabyle, en arabe, en français ou en anglais et accommodant les sonorités afro-arabes au blues, au rock ou même aux influences celtiques.
Devant son public algérois, il a ainsi présenté quelques mélodies de son dernier album Chants de marins kabyles, puisées dans le répertoire breton et anglais qu’un matelot de Kabylie, ancien de la marine marchande française, avait retranscrit par bribes. D’étranges sonorités sous le ciel algérois qui semblent étonner un couple venu là pour accompagner leur fille tout juste adolescente. «Je préfère quand même le chaabi», s’excuse la dame avec un sourire.
AFP
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