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Berceau de la guerre d’indépendance

Chechar croule sous la soif et l’oubli

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De notre envoyé spécial à Khenchela
Abdelkrim Ghezali

Ce jour-là, le ciel de Chechar est hésitant. Quelques jours plus tôt, il avait plu. L’averse a suscité autant de joie que de crainte. Les hommes, la terre et les bêtes ont soif, mais les arbres fruitiers qui fleurissent en mai ne peuvent supporter la bourrasque venue trop tard. Les nuages tardifs se sont asséchés et les yeux des paysans ne cessaient de scruter l’horizon, dans l’espoir d’une clémence pouvant sauver ce qui restait du cheptel, des essaims d’abeilles et des plantations d’oliveraies. L’oued de Taberdga est sec. Les grenouilles tenaces s’entassent dans les dernières mares et seul le laurier amer donne l’illusion d’un printemps. Pourtant, la vallée de Zaouïa est verdoyante. Elle s’étend sur quatre kilomètres longeant les deux rives de l’oued alimenté par plusieurs alluvions qui, pendant des milliers d’années, ont façonné le paysage chaotique, néanmoins féerique de Chechar. De profonds canyons caractérisent le relief de la région steppique du sud-est des Aurès allant des monts Zalato à l’ouest à Boudokhane à l’est. Abordés du sud, ces canyons qui se terminent tous brutalement sur les plaines du Sahara, constituent des gorges et des défilés, uniques voies d’accès au cœur du massif des Aurès et ses plaines du Nord. Ces voies sont désormais des axes routiers modernes reliant les coins les plus reculés de la daïra de Chechar.
Ce relief accidenté et impraticable explique la légendaire résistance des Amazighs à l’invasion arabe dont l’élan a été brisé aux portes sud des Aurès, l’actuelle wilaya de Biskra où Okba Ibn Nafaa a été tué par Kouceila. Pour pouvoir atteindre les plaines des Hauts Plateaux est, et affronter les armées mobilisées par Kahina, les légions arabes ont dû contourner le massif imprenable des Aurès par l’ouest et par l’est via la Tunisie. D’ailleurs, à ce jour, dans les falaises surplombant les vallées de l’oued Taberdga et de l’oued Beni Balbar à Chechar, et dans la vallée d’Ighzer Amellal allant d’Arris à Imsounine (Mchounech), les refuges d’El Kahina témoignent de la volonté des Imazighene des Aurès de résister à toute invasion étrangère. Ces grottes creusées à même les falaises abruptes et inaccessibles sans cordes, abritaient en cas d’attaque les vieillards, les enfants et les femmes ainsi que les vivres comme les olives, les dattes, les céréales et les figues sèches.

L’oliveraie millénaire
Des historiens et archéologues estiment que ces grottes artificielles remontent à une époque précédant la Kahina et l’invasion arabe. Elles auraient donc servi de refuges et de greniers lors de l’invasion romaine dont les vestiges visibles notamment tout le long de la vallée de Zaouïa ne représentent que 1% de ce qui est enfoui sous terre. L’oliveraie de la même région aurait, selon les témoignages des habitants de Chabia, plus de 1 500 ans. A-t-on besoin de confirmation lorsqu’on constate de visu les troncs de ces oliviers millénaires qui semblent être pétrifiés, dont un tronc fait presque quatorze mètres de diamètre et dont les branches majestueuses couvrent de leur ombre fraîche un verger et une maison de pierre. Moh le rebelle était là et se demande ce qui a pu attirer les Romains dans ce coin perdu de la planète. Un vieux sage essaye de lui expliquer que l’olivier, avec le sel, constituait pour Rome une richesse inestimable. Là où l’olivier poussait, Rome imposait sa puissance. Les exploitants de cette oliveraie millénaire profitaient du lâcher des eaux pour irriguer ces corps pétrifiés mais pleins de vie et de lumière. Ça se passe ainsi depuis mille cinq cents ans. «Nous avons hérité de cette oliveraie et de ces gestes de nos ancêtres, tout comme nous avons hérité de cette angoisse saisonnière quand l’eau manque», dit un paysan qui ne dépasse pas la quarantaine. Moh ricane et revient à la charge : «Je ne comprends pas comment cette vallée étroite peu productive peut satisfaire les besoins d’une puissance comme Rome, alors que les immensités des Hauts Plateaux allant de Khenchela à Guelma peuvent répondre aux besoins des Romains aussi bien en huile d’olive qu’en blé et en orge.» Le vieux sage sourit : «En effet, si tu parles de la quantité, tu as raison, mais la qualité de l’huile extraite des oliviers qui poussent dans cette région est inégalable et ce, jusqu’à ce jour.» Selon les exploitants de l’oliveraie de Zaouïa, le taux d’acidité de leur huile d’olive est presque nul, d’où son prix qui est de 600 DA le litre. D’autre part, révèlent-ils, dans les autres régions du Nord comme à Guelma, Béjaïa, Tizi Ouzou et Bouira, les olives sont pressées presque trois jours après leur cueillette, alors qu’à Zaouïa, c’est après un mois qu’on commence à en extraire l’huile. C’est ce qui explique le secret de la haute qualité nutritive, gustative et curative de l’huile de l’oliveraie millénaire de Zaouïa. L’olivier revient en force dans toutes les régions de Chechar. A l’instar de Zaouïa, les paysans de Loualja, de Khirane, de Hala… réservent d’importantes parcelles à la plantation d’oliviers qui donnent des résultats satisfaisants pour peu que l’eau soit disponible.

«Nous ne demandons que l’eau»
Le rêve est à fleur du regard de ces populations qui s’accrochent à ce décor rocailleux dominant les vallées de Zaouïa, de Loualja, de Khirane et de Nassah. A première vue, ce sol déchiqueté, aride, balayé par le vent glacial d’hiver et le sirocco, est stérile comme les roches qui y poussent et contre lesquels aucun araire ne résiste. Moh le rebelle, pourtant fils de la région, né il y a 53 ans dans une grotte, alors que la bataille faisait rage entre les moudjahidine et l’armée coloniale, ne comprend pas ce qui a poussé ses ancêtres à s’établir dans ce désert inhospitalier, rude, aride et lugubre. Pourtant, Moh est revenu à cette terre pour s’y établir après des années passées à Alger. Il a fait une formation de soudeur mais n’a exercé comme tel qu’occasionnellement. Quand il est retourné au bled, il a travaillé à Souk El Fellah, puis dans les PTT avant de bénéficier de l’avantage des 7 ans qu’offre la loi aux enfants de chahid pour la retraite. A 53 ans, Moh est en retraite, et déjà grand-père sans en avoir l’air. Lorsque les groupes terroristes ont commencé à essaimer la région de Chechar, notamment ses contrées est, Moh a décidé de s’engager comme patriote et de traquer ceux qu’il considère comme les pires ennemis de l’Algérie. La réponse à la question de Moh sur le choix de ses ancêtres n’est-elle pas dans ses propres choix ? Certes, on ne s’établit pas dans un espace aride par choix et par plaisir. Les ancêtres de Moh ont certainement été contraints de se réfugier dans ces montagnes pour échapper à une menace encore plus forte que le risque de famine. Pour preuve, les descendants de ces ancêtres volontaristes ont réussi à arracher vaille que vaille leur nourriture à ces roches. Ces ancêtres et leurs descendants ont découvert les avantages qu’offrait cette terre inhospitalière. L’élevage, l’apiculture, l’agriculture vivrière, le maraîchage et l’exploitation de l’alfa et de toutes les plantes médicinales ont servi de ressources à des générations entières. L’eau n’y coulait pas à flots, mais les ancêtres de Moh ont su gérer les quantités disponibles en mettant en place des systèmes de retenue, d’irrigation et de répartition équitable d’eau pour tous les clans et pour toutes les terres arables situées à proximité et aux abords des oueds. Ces ancêtres, dont le tempérament a été taillé dans la roche, on pu ainsi apprivoiser le sol dur et le climat rude qui, à leur tour, ont pu attendrir le cœur de ces populations qui se sont attachées à cette terre, transmettant ainsi cet amour de génération en génération jusqu’au cœur de Moh qui n’arrive pas à s’expliquer cet attachement mystique.
Ce sentiment n’est pas évident non plus pour les nouvelles générations qui aspirent à autre chose qu’à s’accrocher à la terre qui n’est plus nourricière. Plus de six cents diplômés universitaires et un nombre plus important de diplômés des centres de formation professionnelle attendent on ne sait quel miracle pour sortir du marasme et de la mal vie qu’ils mènent. Beaucoup parmi eux, rêvent aussi de prendre le large étroit et sans perspectives sérieuses. En attendant l’opportunité de le faire, ils vivotent comme ils peuvent et noient leur désespoir dans le mysticisme, dans la drogue, dans l’alcool. Si certains, parmi ces jeunes, arrivent difficilement à étancher leur soif de vivre, la terre souffre d’une sécheresse endémique qui étouffe les arbres notamment à El Aamra, jadis oasis verdoyante et grenier des populations de toute la vallée de Zaouïa. Rien n’a été fait pour cette région en matière d’irrigation. Le seul barrage construit au sud de la wilaya de Khenchela arrive à peine à suffire à la vallée de Khiren et de Loualja et dont les lâchers d’eau peuvent atteindre Khenguet Sidi Nadji au nord de Biskra. La vallée qui va de Zaouïa à l’oasis de Siar et la région de Nassah sont, quant à elles, complètement livrées aux aléas d’un climat rude et peu généreux. Les populations parlent du projet d’un barrage dans la région de Takchout mais qui n’est qu’en phase d’étude. Néanmoins, l’idée même d’une infrastructure de cette dimension au cœur de Chechar suscite un espoir immense. «Nous ne demandons rien d’autre que de l’eau, qu’on nous donne l’eau et notre région deviendra un paradis», répètent les populations et les paysans. Tout pousse à Chechar. Tous les légumes, tous les fruits, tous les arbres. Si Chechar est un pays d’olivier depuis des millénaires, les paysans ont expérimenté le cerisier et le pistachier et ça a donné des résultats extraordinaires. Selon des experts en agronomie consultés par les paysans et certains responsables locaux, le pistachier à Chechar n’est pas aussi anachronique que cela en a l’air. La découverte par un expert agronome d’un batoum (lire l’étude sur le pistachier en Algérie) de la famille du Pistacia Atlantica, à Mechta Nasseh a suffi pour expliquer la réussite de la plantation de pistachier à Chechar. Au vu de l’utilité de cet arbre et des besoins des zones arides comme Chechar, les paysans de la région souhaitent intensifier sa culture et la généraliser partout à condition que l’eau soit disponible. Ce qui est d’ailleurs techniquement possible puisque le forage réalisé à Mechta Nasseh a permis la découverte d’un grand potentiel en eau à des profondeurs ne dépassant pas les trente mètres.
La direction de l’hydraulique de la daïra de Chechar compte, en effet, réaliser plusieurs forages le long de l’oued Tafassour ainsi que des retenues collinaires en amont de tous les vergers de Nasseh, allant de Tafassour à Taghzout. Si ces projets, notamment le barrage de Takechout, venaient à se concrétiser, c’est le berceau de la guerre de libération qui connaîtrait le goût de l’indépendance. Mouh, le fou rebelle, ne sait plus s’il doit retenir ses larmes ou son rire nerveux, face à ce rêve aussi fou que lui, qui le caresse.

A. G.

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