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Morsi évince l’armée de la sphère politique

Changement de cap géopolitique ou simple ajustement institutionnel ?

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Par Abdelkrim Ghezali

Les mutations générées par la révolte égyptienne ont-elles bouleversé les rapports de force traditionnels aussi bien politiques que socio-économiques et, surtout, les rapports de l’Egypte avec les Etats-Unis et Israël, pour que le retrait de l’armée de la sphère politique 
permette aux institutions élues d’exercer leurs prérogatives en toute liberté et souveraineté ? C’est là où se situe l’enjeu du remaniement décidé par le président égyptien lorsqu’il a limogé le ministre de la défense et le chef d’état-major des forces armées. Quant à la déclaration accordant de larges pouvoirs au Csfa, notamment le pouvoir législatif, c’est une décision qui révèle la profondeur du fossé qui sépare les institutions élues et l’armée et renseigne, du moins en apparence, sur l’antagonisme des intérêts géopolitiques entre la majorité parlementaire et les militaires. Depuis l’élection des Frères musulmans au Parlement, la tension était à son comble entre les deux institutions et civile et militaire. D’ailleurs, le Csfa a saisi la cour constitutionnelle qui semble être aux ordres, pour dissoudre le Parlement. Cette décision et la contre décision de rétablir le Parlement dans ses droits ont provoqué un profond malaise dans la rue égyptienne et une fissure profonde dans le corps des manifestants divisés désormais entre alliés des Frères musulmans et opposants. La mise à l’écart de l’armée ne manquera pas d’approfondir ce clivage au sein de la société égyptienne dont une large partie considérait, en effet, l’armée comme un rempart contre les dérives du nouveau pouvoir dominé par les Frères musulman et les Salafistes. 
 
Les Islamistes face à la rue égyptienne
Pour dissiper les craintes suscitées par ce nouveau tournant, le président égyptien, Mohamed Morsi, s’est défendu, dimanche de vouloir “marginaliser” l’armée, après des décisions renforçant son pouvoir et la mise à la retraite du maréchal Hussein Tantaoui, son ministre de la Défense hérité de l’ère Moubarak. «Je ne leur veux que du bien. Je veux qu’ils se consacrent à une mission, la protection de la Nation», a-t-il assuré en allusion aux membres des forces armées lors d’un discours à la grande institution théologique, sunnite d’al-Azhar, au Caire. «Je n’ai jamais eu l’intention, par mes décisions, de marginaliser qui que ce soit ou d’être injuste vis-à-vis de quiconque (...), mais de faire en sorte que nous avancions vers un avenir meilleur, avec une nouvelle génération, un sang neuf longtemps attendu», a-t-il ajouté. «Je n’ai pas eu l’intention d’embarrasser des institutions», a-t-il poursuivi, en assurant qu’il “avait en tête l’intérêt de la Nation. Pour éloigner tout soupçon sur une éventuelle décision arbitraire et unilatérale qui aurait provoqué le mécontentement des militaires, Morsi a chargé une source anonyme de déclarer que les changements effectués, dimanche dernier, au sein de l’armée égyptienne, sont le fruit d’une large consultation de l’institution militaire. «Ce qui s’est fait l’a été en coordination et après des consultations avec les forces armées», a indiqué cette source qui n’a pas été identifiée, en démentant les «rumeurs de réactions négatives aux changements de direction des forces armées». Cependant, le président n’avait jamais indiqué, personnellement, s’il avait pris ces décisions après des concertations avec l’armée, provoquant l’effervescence dans les milieux politiques et sur les réseaux sociaux qui se demandaient si le maréchal Tantaoui avait accepté, sans rechigner, d’être écarté. En tout état de cause, la décision de Morsi a créé la surprise en annulant des dispositions accordant de vastes pouvoirs à l’armée et en écartant le maréchal Tantaoui, ministre de la Défense qui fut chef d’Etat de fait après la chute de Hosni Moubarak. Consolidant sa position, M. Morsi, élu en juin, s’est s’attribué le pouvoir législatif et nommé un vice-président, le juge Mahmoud Mekki, deuxième personne à occuper ce poste en plus de 30 ans. 
«Le président a décidé d’annuler la déclaration constitutionnelle, adoptée le 17 juin» par le Conseil suprême des forces armées (Csfa), qui dirigeait à l’époque le pays et dans laquelle les militaires s’arrogeaient notamment le pouvoir législatif», a annoncé le porte-parole du président, Yasser Ali. Cette «déclaration», adoptée après la dissolution de l’Assemblée du peuple dominée par les Islamistes et juste avant l’annonce de la victoire de M. Morsi à la présidentielle, avait provoqué une profonde crise politique entre l’armée et les Islamistes. Avec le pouvoir législatif, les généraux gardaient un droit de veto sur toute nouvelle loi ou mesure budgétaire et se réservaient aussi un droit de regard sur la rédaction de la future Constitution. L’ancienne loi fondamentale est actuellement suspendue. Dans sa propre «déclaration constitutionnelle», dimanche dernier, M. Morsi récupère le pouvoir législatif et s’octroie le droit, si l’actuelle commission constituante ne peut «achever son travail», d’en former une nouvelle «représentant toutes les composantes de la société égyptienne». Ces décisions-surprises ont provoqué l’effervescence dans les milieux politiques et sur les réseaux sociaux.  Pour l’analyste indépendant Issandr al-Amrani, «Morsi a effectivement, sur le papier, des pouvoirs dictatoriaux. Reste à savoir comment il va les utiliser», dit-il sur son blog.  Morsi a également décidé de mettre à la retraite le maréchal Hussein Tantaoui, longtemps proche de Hosni Moubarak et l’a remplacé au ministère de la Défense qu’il occupait depuis 20 ans par le général Abdel Fattah al-Sissi, le chef des renseignements militaires. Le chef d’état-major de l’armée et N° 2  du Csfa, Sami Anan, a également été mis à la retraite, et remplacé par le général Sedki Sobhi. MM. Tantaoui et Anan ont, toutefois, tout deux été nommés conseillers auprès du président Morsi. «Vu les circonstances, c’est le bon moment pour effectuer des changements dans l’institution militaire», a estimé Mourad Ali, un haut responsable du Parti de la Liberté et de la Justice (PLJ), la formation de M. Morsi. «C’est un président fort, et il exerce son autorité», a-t-il dit à l’AFP. Des milliers de sympathisants islamistes se sont rassemblés, dans la soirée, place Tahrir, au Caire, pour fêter les décisions du président. Le nouveau vice-président, Mahmoud Mekki, est un magistrat qui a joué un rôle dans la fronde des juges en 2005 contre la fraude électorale pendant le scrutin présidentiel qui s’était terminé par une victoire écrasante de Moubarak, finalement renversé par une révolte populaire le 11 février 2011. Il s’agit seulement du deuxième vice-président égyptien en 30 ans. Moubarak, qui était le vice-président d’Anouar al-Sadate au moment de l’assassinat de ce dernier en 1981, n’avait jamais pourvu le poste jusqu’à la révolte de 2011, pendant laquelle il avait nommé son chef des renseignements, Omar Souleimane, vice-président. L’armée a apporté à l’Egypte tous ses présidents depuis le renversement de la monarchie par les «officiers libres» en 1952. Le mouvement des Frères musulmans, qu’elle a longtemps réprimé et maintenu dans la semi-clandestinité, mais avec qui elle a su, à l’occasion dialoguer, reste son seul rival de taille sur la scène politique. 
 
Les Islamistes face à israël
Ce coup de théâtre politique survient alors que l’Egypte fait face à une grave crise dans le Sinaï, où 16 de ses garde-frontières ont été tués, le 5 août, près de la frontière avec Israël et Gaza. L’armée est, depuis, engagée dans une offensive d’envergure contre les «éléments terroristes» accusés d’avoir mené ou soutenu l’attaque. Les forces armées, égyptiennes, s’apprêtent à investir le mont «El Hallal», dans le Sinaï, pour éliminer les éléments armés, retranchés, a déclaré, samedi, un responsable militaire au Caire qui a précisé que cette opération nécessitera du temps car les éléments armés ont eu le temps, durant les dernières années, d’établir des refuges. 
Ces déclarations interviennent à l’issue de la réunion du conseil suprême des forces armées, égyptiennes, tenue la nuit dernière sous la présidence de Mohamed Morsi, président de la République, consacrée à l’examen des développements de la situation et aux différentes opérations menées par les forces armées pour établir la sécurité dans le Sinaï et ce, suite à la visite d’inspection, vendredi dernier, du président Morsi dans la région d’El Arich. Manifestement, la rue égyptienne attend la suite de la décision du président Morsi, d’autant plus que la majorité des Egyptiens s’attendent à un changement d’attitude face à Israël. Les populations qui ont investi les rues d’Egypte ne cherchaient pas uniquement un changement de personnel politique mais aussi un changement de politique extérieure, notamment à l’égard d’Israël et de ses alliés occidentaux qui ont renié les engagements d’Oslo. Ce vœu est manifeste à travers une émission d’une télévision égyptienne qui provoque la colère de ses invités en leur faisant croire qu’ils passent à la télévision israélienne, révèle l’animosité de nombreux Egyptiens envers l’Etat hébreu, malgré le traité de paix signé il y a plus de 30 ans entre les deux pays. «Jugement après délibérations» émission diffusée la nuit par la chaîne satellitaire, privée, Nahar, pendant le mois de jeûne musulman de Ramadhan, invite des personnalités en leur faisant croire qu’elles participent à une émission allemande. Mais, pendant l’enregistrement, on leur dit qu’elles passent, en fait, à la télévision israélienne. Les invités -artistes, écrivains, hommes politiques- sont invariablement furieux, l’un d’eux allant jusqu’à gifler la présentatrice. Diffusée pendant d’autres Ramadhans, l’émission révèle l’aversion, envers Israël, largement répandue parmi l’élite culturelle, égyptienne. L’Egypte a beau avoir été le premier pays arabe à signer la paix avec Israël en 1979, la majorité de la population reste opposée à l’Etat hébreu. Acteurs et journalistes peuvent être ostracisés s’ils sont soupçonnés de  chercher la normalisation avec Israël. Cette animosité s’explique par les quatre guerres auxquelles l’Egypte a participé contre Israël entre 1948 et 1973 et par la politique israélienne envers les Palestiniens, selon le commentateur 
politique Abdallah al-Sinawi qui est apparu dans l’émission l’an dernier. «La cause palestinienne n’est pas qu’une question de solidarité. Il y a eu du sang et des martyrs», dit-il. Ofer Gendelman, un porte-parole du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, a affirmé que l’émission promouvait la haine d’Israël. «J’ai regardé quelques épisodes de cette émission et il est clair qu’elle promeut une haine généralisée envers Israël. Cette émission combat Israël et la paix avec Israël. Il n’y pas d’émission comme celle-ci dans le monde, surtout dans un pays qui a signé un traité de paix avec Israël», a-t-il dit à l’AFP. Les réactions de certains invités sont un mélange de clichés antisémites et d’hostilité politique envers Israël. Cette année, l’émission est diffusée alors que l’Egypte a pour la première fois un chef d’Etat islamiste, Mohamed Morsi. Son prédécesseur Hosni Moubarak, renversé début 2011, par une révolte populaire, avait réussi à contenir le sentiment anti-israélien en Egypte, mais après sa chute, plusieurs attentats ont visé le gazoduc entre l’Egypte et Israël et le fournisseur égyptien a annulé le contrat gazier. Et, en septembre dernier, des manifestants ont forcé l’entrée de 
l’ambassade d’Israël au Caire, jetant des milliers de documents par la fenêtre. Avec ses pouvoirs, le Parlement qui lui est acquis et ses coudées franches, Morsi ira-t-il jusqu’à remettre en cause le statu quo avec Israël ?
A. G.
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