Après le verdict jugé clément contre Moubarak et ses fils
L’égypte gronde de nouveau
Par Moumene Belghoul
La place Tahrir, au centre du Caire, symbole des grandes manifestations de protestation contre Hosni Moubarak et le pouvoir militaire, s’est de nouveau embrasée. Entre les deux tours d’un scrutin présidentiel décisif, l’acquittement des fils du rais déchu et de six anciens hauts responsables de la sécurité est accueilli avec scepticisme par l’opinion égyptienne. Le verdict du procès de Moubarak et de ses principaux subordonnés, impliqués dans la répression ayant causé la mort de 850 personnes durant la révolte contre le régime, était particulièrement attendu, notamment sur le plan de la symbolique. Même la condamnation de Moubarak et de son ministre de l’Intérieur, Habib el-Adli, à la prison à perpétuité n’a pas atténué le mécontentement populaire qui y décèle, derrière, un deal entre l’ex-Président et le Haut conseil militaire, détenteur du pouvoir réel en Egypte. Moubarak, 84 ans, en détention préventive dans un hôpital militaire près du Caire, a été transféré par hélicoptère à la prison de Tora. Des images soigneusement diffusées par la télévision. Le vieux dirigeant a suivi son procès allongé sur une civière en raison d’un état de santé précaire. Les fils de Moubarak, Alaa et Gamal, qui comparaissaient sous des inculpations de corruption, ont étrangement été relaxés. Une incongruité, d’autant plus que les deux descendants du rais déchus étaient des personnages influents du régime. Le premier dans les milieux des affaires, le second a souvent été présenté comme le successeur probable de son père. Les deux personnages incarnent, aux yeux des Egyptiens, un système politico-financier corrompu contre lequel s’est soulevé l’Egypte. Beaucoup d’Egyptiens considèrent le verdict trop clément. Ce sont les six acquittements qui ont conduit à manifester place Tahrir. Les Frères (qui sont présents sur la scène politique égyptienne avec le Parti de la Liberté et de la Justice) ont prévenu qu’en cas de victoire à l’élection présidentielle un nouveau procès sera organisé. Le blanchiment des responsables de la sanglante répression a exaspéré les Egyptiens, qui craignent un retour de l’impunité. Le slogan «le peuple veut la chute du régime», qui a pris la tête du pays à la chute de Moubarak, est revenu au devant de la scène. Des manifestations hostiles au jugement ont vu le jour dans les grandes villes égyptiennes : Le Caire, Alexandrie, Ismaïlia, Suez et Port-Saïd. Ce regain d’effervescence dans les rues des grandes villes égyptiennes survient à deux semaines du second tour de l’élection présidentielle, prévu les 16 et 17 juin prochain. Un face à face inédit dans l’histoire de l’Egypte entre Mohamed Morsi, candidat des Frères musulmans, arrivé avec une courte avance lors du premier tour (24,3%), et le général Ahmed Chafik (23,3%), le dernier Premier ministre de Moubarak. Chafik, dont la présence à ce niveau de la compétition a constitué une surprise, jouit d’une certaine popularité chez les nostalgiques de l’ancien régime et dit-on parmi les Coptes, inquiets d’une éventuelle victoire islamiste. Morsi, de son côté, peut compter sur la discipline politique de la confrérie bien que manquant de charisme, se veut le garant des acquis de la révolution face à l’ancien système qui tente de revenir. Les révolutionnaires de la place Tahrir ont paru divisés pour le scrutin présidentiel, leurs voix se sont dispersées entre le nassérien Hamadin Sabahi et Abdel Moneim Abou El-Fotouh, un ancien des Frères musulmans, qui prône la Turquie d’Erdogan comme exemple à suivre. La période transitoire en Egypte est loin d’être avare en événements d’importance. Le 31 mai dernier, l’armée égyptienne a annoncé la levée de l’état d’urgence, état d’exception instauré depuis l’assassinat de Sadate, le 6 octobre 1981. Moubarak avait d’ailleurs joué sur cette situation exceptionnelle pour imposer davantage son pouvoir. Au moment où les Frères musulmans, suppléant pendant plusieurs décennies aux carences du pouvoir politique, engrangeaient de l’influence notamment dans les milieux populaires. Les Frères musulmans, interdits, mais tolérés sous Moubarak, considéré comme le parti le mieux organisé d’Égypte, ont récolté deux cinquième des voix lors des élections législatives (38% des voix et 222 sièges sur 508). Les Frères auraient pu s’arrêter à cette victoire, fidèles à la politique de l’entrisme chère à la confrérie. Mohamed Morsi ne voulait d’ailleurs pas se présenter mais le candidat pressenti initialement par son parti politique avait été invalidé. Le second tour de la présidentielle s’annonce particulièrement ardent. Certains révolutionnaires, prônant la politique du pire, s’attendent à une victoire de Chafik, synonyme de «détournement» et se disent prêts à faire une seconde révolution. D’autres estiment qu’un triomphe de Morsi serait, certes, un gage de renouveau politique mais un succès de trop des islamistes dans un pays pluriel. Le choix cornélien qui se présente au Egyptiens, entre le retour en arrière et l’aventure islamiste, risque fortement de déboucher sur une impasse démocratique.
M. B.
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