Tribalisme, communautarisme, islamisme
Les Arabes en quête de «coexistence pacifique» ?
Par A. Samil
Quand en mars 2011, la Syrie se trouva à son tour projetée sur les devants de la scène par des manifestations pacifiques pour la fin de la dictature du président Bachar al-Assad et de ses clans, des intellectuels prolixes s’évertuaient à expliquer, sur les plateaux des télévisions occidentales et d’…al Jazeera qu’au Bilad el-Cham il n’y avait rien à craindre de l’islamisme ni du confessionnalisme en général. A leur décharge, cela faisait moins de trois mois seulement que l’oligarque-président tunisien Benali venait d’être débarqué et contraint à l’exil chez le monarque saoudien. En Libye, gagnée à son tour par la contestation, Kadhafi continuait d’afficher sa superbe et de brocarder les «révolutions facebook». Il était loin de se douter du sort funeste et horrible qui l’attendait, lui et sa Jamahiriya qui va devoir vivre longtemps avec les démons du tribalisme réveillé. Bourhan Ghalioun, son président et Basma Kodmani, porte-parole du Conseil national syrien (CNS), ne pouvaient pas évidemment savoir avec précision la forme et l’orientation que prendrait la révolte dans leur pays. Mais ils ne pouvaient non plus ignorer les dangers les plus immédiats qui la guettaient ou pouvaient la guetter dès le départ, dans le contexte géopolitique de ce qui est improprement appelé le «printemps arabe». Ce n’est pas faute pour d’autres intellectuels syriens d’avoir fait part de leurs appréhensions, à l’image de l’un des plus représentatifs d’entre eux, en l’occurrence le poète Adonis, mais les politiques sorbonnards n’en sont pas à une déconvenue près. Aujourd’hui, Bourhan Ghalioun, Basma Kodmani et d’autres intellectuels du Conseil national syrien veulent bien admettre que ce sont en majorité les islamistes qui font le coup de feu sur le terrain et que ce sont les Frères musulmans qui sont la composante dominante de l’instance de représentation de l’opposition. Aussi appellent-ils instamment les autres communautés syriennes à les rejoindre pour ne pas laisser les islamistes s’imposer comme seule alternative au régime alaouite. L’appel à la rescousse des autres communautés vient un peu tard et il n’est pas dit que les tenants du nationalisme arabe exclusif au sein du CNS souhaitent vraiment être rejoints par les Kurdes, les Druzes, les Tcherkesses… Pourtant, s’il est un enseignement premier à tirer des révoltes arabes, c’est celui d’une rupture qui s’est produite dans les consensus fragiles qui, dans les temps de paix, avaient plus ou moins garanti aux peuples arabes de vivre dans une relative coexistence pacifique. Comme quoi celle-ci n’est pas qu’entre les Etats, mais également à l’intérieur des sociétés. Or, dans le cas syrien, les divergences demeurent importantes dans les rangs de l’opposition. A la réunion du 26 mars dernier à Istanbul, on notait l’absence remarquée de l’opposition intérieure dont l’un des membres, Khaled Issa disait que «les minorités ne sont pas sûres d’être entendues et le poids du CNS est déséquilibré».
Il n’ y a pas que la Syrie, dans le monde arabe, à se tenir éloignée des conditions d’une coexistence pacifique entre les composantes de sa société. En Libye, la gestion de la question tribale se révèle un vrai casse-tête pour les nouvelles autorités qui font face à des velléités autonomistes exprimées parfois par les armes. Au Yémen, le départ du président Saleh a, là aussi, fait ressurgir les atavismes tribaux, sans parler de l’Egypte où dix millions de Coptes se tiennent le ventre avec l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans et des Salafistes. L’islamisme, dans tous ces cas de figure, n’est pas la solution, cela va de soi. Pire, il est un grave problème pour l’équilibre des communautés dans les sociétés arabes.
A. S.
Grave responsabilité de la Ligue arabe
L’arrivée, dimanche dernier en Syrie, des premiers observateurs de l’ONU pour surveiller le fragile cessez-le-feu est une occasion de rappeler le rôle néfaste joué par la Ligue arabe depuis le début, en mars 2011, de la révolte qui a embrasé une partie du pays. Outre une perte de temps qui a eu pour conséquence un surcroît inutile de victimes par milliers, par le parti pris flagrant d’une majorité de ses membres en faveur des insurgés armés, l’organisation panarabe s’est totalement discréditée par sa gestion partiale et malsaine, voire criminelle de la crise syrienne. Il n’est pas inutile de rappeler, il est même de la plus haute importance de le faire, que l’envoi d’une mission d’observateurs en Syrie est d’abord une idée de la Ligue arabe avant qu’elle ne devienne celle de l’ONU et de Kofi Annan. De fait, une mission d’observateurs arabes, sous la conduite d’un général à la retraite, le Soudanais Diabi, y a accompli un travail correct, malgré des conditions extrêmement difficiles, lors d’un premier séjour du 24 décembre 2011 au 18 janvier 2012. La mission était composée de 166 membres en provenance de 13 pays arabes et de six ONG arabes concernées. La Ligue arabe n’a pas autorisé un deuxième séjour des observateurs, qu’elle a pourtant elle-même désignés, afin qu’ils parachèvent leur mission. Immédiatement après la présentation de son rapport, le général soudanais, qui a travaillé en véritable professionnel, a quitté la Ligue arabe.
Il faut souligner aussi que le rapport de la mission, dont les extraits, ci-bas des principaux points sont édifiants, n’a jamais été rendu publique par la Ligue arabe, mais par d’autres sources – indépendantes – qui l’ont traduit en même temps. C’est donc sans commentaire que sont livrés ces quelques points du rapport Diabi :«26 - La Mission a observé dans les deux secteurs de Homs et Hama des actes de violence du fait des groupes armés contre les forces gouvernementales, qui ont fait des tués et des blessés parmi les troupes gouvernementales (…). Les observateurs de la mission ont noté que les groupes armés ont recours aux bombes thermiques et aux missiles anti-blindage.«27 – La Mission a été témoin dans les secteurs de Homs, Idleb et Hama des actes de violence contre les troupes gouvernementales et contre les citoyens entraînant de nombreux décès et blessures. C’est le cas de l’explosion de l’autobus civil, tuant huit personnes et blessant plusieurs autres, dont des femmes et des enfants ; celui du sabotage à l’explosif d’un train chargé du transport du diesel ainsi que d’autres événements à Homs, dont la destruction de l’autobus de la police tuant deux d’entre eux, l’attaque à l’explosif du pipeline de carburant, et autres attentats de moindre importance.29 – «(…)exagérations médiatiques sur la nature et l’ampleur des accidents et des personnes tuées ou blessées à la suite des événements et des manifestations qui ont eu lieu dans certaines villes.30 – «(…) il y a des manifestations pacifiques dans certaines régions. Les partisans comme les adversaires de l’autorité n’ont été soumis à aucune répression (…)»
A. S.
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