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Les états-Unis étendent la guerre contre le terrorisme au territoire pakistanais

Zardari et Washington : une alliance aux enjeux inégaux

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Par Louisa Aït Hamadouche 
 
Les Etats-Unis ont décidé d’étendre la lutte antiterroriste au territoire pakistanais. Le problème est que cette extension s’effectue sans l’autorisation du concerné. Ainsi le New York Times a-t-il affirmé même que le président George W. Bush a secrètement donné son aval à la conduite par l’armée américaine d’opérations militaires terrestres au Pakistan, sans accord préalable d’Islamabad. Les Etats-Unis préviendront le Pakistan de la conduite d’opérations sur son territoire, mais ne demanderont pas son autorisation. Le 3 septembre dernier, des hélicoptères de combat américains et, probablement, des soldats au sol ont attaqué un village pakistanais, tuant 15 civils. Mais en fait, toutes ces dernières semaines, les tirs de missiles par des drones américains se sont abattus quasi quotidiennement sur des maisons dans les zones tribales pakistanaises, tuant hommes armés et civils.
Ainsi que le rappelle Jacques Follorou, en juin dernier, un accrochage a eu lieu la frontière entre la province afghane de Kunar et le district de Bajaur, dans la zone tribale. Onze gardes frontières pakistanais ont été tués. L’état-major pakistanais a alors coupé tout contact avec ses interlocuteurs américains pendant plusieurs jours. Ils se sont excusés mais en privé. La hiérarchie militaire américaine confiait que ces gardes frontières sous-payés et favorables aux taliban joignent leurs tirs à ceux des insurgés.
 
Les Etats-Unis au Pakistan 
Cette décision participe du changement de stratégie annoncé au moment où les dizaines de milliers de ses soldats sont littéralement empêtrés en Afghanistan. C’est le chef d’état-major de l’armée américaine, l’amiral Michael Mullen, qui a annoncé avoir ordonné une nouvelle stratégie militaire prenant en compte «les deux côtés de la frontière». Washington est convaincu que les taliban et Al Qaïda ont reconstitué leurs forces dans ces régions pour s’attaquer aux troupes étrangères en Afghanistan et préparer des attentats dans les pays occidentaux. Certains spécialistes reconnaissent unanimement que le nord-ouest du Pakistan est devenu «le nouveau front de la guerre contre le terrorisme». Ils ne sont manifestement pas les seuls à le croire. 
Louis Caprioli estime que, sur le plan géographique, la menace est quasiment planétaire (exception faite de l’Amérique latine et d’une partie de l’Afrique). Selon lui, l’attrait pour le combat en Irak s’est étiolé avec la résurgence des combats internes entre musulmans. L’intérêt s’est alors déplacé vers le Pakistan et le Nord-Waziristan où existent de véritables sanctuaires. «On peut craindre que, dans ces endroits, non pas des milliers ou des centaines, mais quelques dizaines d’éléments soient formés, éléments moteurs pour la création de nouveaux réseaux en Europe occidentale. Ils y ont du temps pour apprendre à manipuler les armes, à communiquer par Internet, à maîtriser les techniques de contre-filature.»
Le problème qui se pose aux Etats-Unis est que leurs alliés de l’OTAN refusent de les suivre. «Le mandat de la force internationale est très clair, explique le lieutenant Goetz Haffke, de la Force internationale d’assistance à la sécurité [FIAS], nos troupes opèrent dans les seules frontières de l’Afghanistan.» La FIAS agit dans le cadre d’une résolution de l’ONU qui n’accorde aucun droit de poursuite. Néanmoins, il a été convenu avec le Pakistan que les soldats de la coalition pouvaient, «au titre de légitime défense» et lorsque la menace «est réelle et imminente», répondre aux attaques venant des zones 
tribales, jusqu’à un ou deux kilomètres sur le sol pakistanais.
En revanche, les autres troupes américaines, agissant dans le cadre de l’opération «Liberté immuable», ne rendent compte qu’à Washington et ne sont pas tenues de respecter ces règles. Ainsi mènent-elles des missions clandestines contre les repères des insurgés dans les zones tribales pakistanaises en guidant les frappes aériennes contre des camps d’entraînement. Des accords entre l’armée américaine et le Pakistan, noués lorsque Pervez Musharraf présidait le pays, ont autorisé le recours à ces frappes de drones Predator, avions sans pilote, dans les zones tribales. Les autorités d’Islamabad se refusaient néanmoins à confirmer ces accords de peur de renforcer un sentiment ant-iaméricain vivace.
 
Les liens de Zardari avec les Etats-Unis 
Le changement de majorité parlementaire au Pakistan, en février dernier, puis la démission du président Musharraf, à la mi-août, a coïncidé avec l’intensification des frappes dans les zones tribales. Les nouvelles autorités pakistanaises ont alors durci le ton face aux libertés prises par les Etats-Unis sur leur sol. Le général Ashfaq Kayani vient d’ailleurs d’affirmer que son armée ne tolérerait plus les raids terrestres et les nombreux tirs de missiles américains qui n’épargnent pas les civils dans les zones tribales pakistanaises, frontalières de l’Afghanistan.
Jusqu’à quel point peut-on considérer que ces réactions sont réellement l’expression d’une opposition définitive aux agissements de l’armée américaine ? En d’autres termes, peut-on imaginer que le ton employé par les dirigeants pakistanais soit davantage destiné à rassurer l’opinion publique ? En fait, Islamabad tente de ménager la chèvre et le chou. D’une part, l’opinion publique au sein de laquelle l’anti américanisme progresse depuis un an de manière spectaculaire. Certains analystes pakistanais mettent en garde contre le risque d’un retour en force de l’armée si le pouvoir civil se montre incapable de redresser l’économie. Les relations privilégiées entre Ali Zardari et les Etats-Unis ont été confirmées par les révélations du New York Times sur le rôle de conseiller que l’ambassadeur américain aux Nations unies, Zalmay Khalilzad, a joué auprès du nouveau président pakistanais. Ainsi a-t-il prodigué «conseils et assistance» au veuf de Benazir Bhutto et chef du Parti du peuple pakistanais (PPP), mettant indirectement sur la touche l’autre candidat à la présidence, à savoir Nawaz Sharif, chef de la Ligue musulmane, qui s’est retiré du gouvernement. Le département d’Etat montre qu’il entend garder la maîtrise du dossier pakistanais, géré directement par John Negroponte, Richard Boucher et l’ambassadeur américain à Islamabad, Anne Paterson. Zalmay Khalilzad est connu pour ses rapports personnels et amicaux, de longue date, avec Asif Zardari et feu Benazir Bhutto. En été 2007, il avait accompagné Mme Bhutto dans un avion privé pour une conférence sur le Pakistan à Aspen, dans le Colorado. Ses contacts avec Zardari ont relancé la rumeur d’une ambition que Zalmay Khalilzad, né en Afghanistan et ancien ambassadeur américain dans ce pays, continue de démentir : celle de succéder au président Hamid Karzaï à Kaboul. Il semble toutefois utile de relever que les Etats-Unis s’engagent dans un pari risqué, quant aux capacités de Ali Zardari à se maintenir longtemps au pouvoir et à le stabiliser. Pour rappel, membre d’un gouvernement dirigé Benazir Bhutto, il est surnommé «Monsieur 10%», allusion à ses commissions. Il a passé au total onze années en prison, accusé de meurtre, de corruption et de trafic de drogue, 
sans pourtant avoir jamais été condamné. Le meurtre qu’on lui imputait, y compris au sein de sa belle-famille, était celui de Murtaza Bhutto, frère de Benazir, à Karachi en 1996. Pour certains membres du PPP, Zardari est une personnalité contestable en raison de son goût immodéré du pouvoir et de son penchant pour l’argent et la vie facile.
Le PPP s’est imposé comme la première force politique du pays lors des législatives de février, devant la Ligue musulmane de Sharif avec laquelle le PPP a formé un gouvernement de coalition, qui a finalement éclaté le 25 août 2008. Pourquoi ? Le PPP a hésité à réintégrer les magistrats limogés par Musharraf, comme l’exigeait la PML-N. En vérité, le PPP craignait qu’une fois réintégrés, ces magistrats ne remettent en question l’amnistie accordée l’an dernier à Zardari et à d’autres responsables du parti mis en cause dans des affaires de corruption.
 
Le Pakistan en crise
Le gouvernement pakistanais doit satisfaire les exigences de son principal bailleur de fonds américain. «J’ai promis le soutien total du gouvernement américain au Pakistan, au moment où ce pays mène le combat contre les terroristes et les extrémistes dans les régions frontalières», disait le président Bush. Relevons que Ali Zardari est considéré comme un proche allié des Etats-Unis.
Le nouveau président a besoin de cette aide extérieure pour faire face aux défis internes. L’économie nationale est frappée par une grave crise. La Bourse de Karachi était sous la présidence du général Pervez Musharraf, l’un des cœurs de l’économie du pays et l’une des plus performantes d’Asie. Aujourd’hui, l’indice boursier a chuté de 41% depuis avril. Un certain nombre de petits investisseurs ont été ruinés. Frédéric Bobin relève que les étrangers fuient en masse le marché des capitaux pakistanais : leurs investissements en portefeuille ont plongé de 234%, de juillet 2007 à juillet 2008. La roupie pakistanaise perd du terrain, cédant près de 20% face au dollar américain depuis le début de 2008, alourdissant d’autant une dette publique qui vient de franchir le seuil des 8 milliards de dollars. Les réserves de changes ont fondu, chutant à 9,6 milliards de dollars, à peine de quoi payer trois mois d’importation. Le gouvernement cherche à soulager la pression en négociant avec l’Arabie saoudite, dont des concessions sur les prix sont attendues. Le prix des seules céréales augmente désormais au rythme annuel de 25%, ce qui représente une catastrophe dans un pays où 40% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. En outre, il cherche à limiter la consommation. Il vient de décider de fermer les stations-service le vendredi et d’imposer deux jours de vacances par semaine. A cela s’ajoute la crise énergétique qui se traduit par des coupures d’électricité incessantes. Pis, les subventions seront levées, ce qui causera une augmentation de 40% des tarifs de l’électricité.
 
Le Pakistan piégé
La liste des défis n’est pas close. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), jusqu’à 400 000 personnes pourraient quitter leurs foyers en cas de reprise des combats à la fin du Ramadhan dans l’ouest du Pakistan. Déjà, quelque 423 000 personnes, touchées au Pakistan par les inondations et les conflits récents, ont besoin de soins d’urgence, a souligné l’Organisation, demandant 9,76 millions de 
dollars pour leur venir en aide.
Les Etats-Unis poursuivent des intérêts bien déterminés dans leurs relations privilégiées avec le nouveau président pakistanais. Pour consolider son pouvoir et espérer le conserver, Ali Zardari s’appuie sur les Etats-Unis. Le deal est clair. Mis dans cette transaction mutuellement profitable, que reste-t-il au Pakistan, à l’Etat pakistanais ? 
Les victimes civiles des raids américains ne font logiquement qu’attiser le mécontentement de la population. Les populations pachtounes, en particulier, sont à la tête de la contestation, forte d’une histoire témoin de leur refus de se soumettre aux conquêtes. 
Si le général Musharraf, habile politicien, sachant gérer les différents courants idéologiques et soutenu par son corps naturel (l’armée), avait souffert de son alliance avec les Etats-Unis, que dire alors de Zardari ? Civil, laïc, issu de la minorité chiite et libéral, il est contesté, y compris au sein de son propre parti. 
Il fait également face aux islamistes, notamment les groupes sunnites sectaires. «Une proximité trop grande avec des Américains “envahisseurs” achèverait de le désigner comme l’homme à abattre», écrit Frédéric Bodin.
D’un autre côté, les incursions américaines sapent les efforts que les Pakistanais mènent eux-mêmes pour tenter d’endiguer l’activisme des taliban dans la zone frontalière. Les unités pakistanaises risquent de perdre tout crédit aux yeux des communautés locales en apparaissant comme des supplétifs d’envahisseurs violant la «souveraineté» du Pakistan. Les pressions qui s’exercent sur Islamabad sont très grandes et pourraient aboutir à une remise en cause, de facto, mais aussi de jure, du statut administratif des zones frontalières. Celles-ci étaient régies par le droit coutumier et bénéficiaient d’une grande autonomie destinée à endiguer le nationalisme pachtoune.  A cette préoccupation sécuritaire, située sur le flanc occidental, s’ajoute un autre souci situé sur le flanc oriental. L’Inde. Depuis son indépendance, le Pakistan vit sous cette double pression, parfois considérée comme la «hantise de l’encerclement». A l’est, la menace de l’Inde, à l’ouest, le péril d’un Afghanistan attisant l’irrédentisme pachtoune 
(le «Pachtounistan»). Frédéric Bodin conclut que la priorité du Pakistan est donc un Afghanistan dirigé par «des Pachtounes (maîtres à Kaboul, ils se détourneront d’un “Pachtounistan”), adeptes de l’islamisme (allergique au nationalisme) et installés par le Pakistan». C’est ce qui explique qu’en 1992, l’Inter Services Intelligence (ISI), les services secrets de l’armée pakistanaise, avait parié sur Gulbuddine Hekmatyar. L’échec qui s’en est suivi les a conduits avec Benazir Bhutto à créer en 1994-1995 les taliban, avec la complicité des Américains et des Saoudiens.
L. A. H.
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