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Les réactions régionales sont ambiguës

Coup d’Etat en Mauritanie : une façade démocratique qui tombe ?

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Par Louisa Aït Hamadouche

6 août 2008, la junte militaire s’empare du pouvoir en Mauritanie après avoir renversé le président Sidi Mohamed Cheikh Abdallahi, démocratiquement élu le 19 avril 2007. Le nouveau Haut-Conseil d’Etat, composé de onze généraux et colonels, promet la tenue dans les plus brefs délais d’une élection présidentielle «libre et transparente». La Mauritanie en est à son quatrième coup d’Etat (1978, 1984 et 2005), depuis l’indépendance en 1960.
Ahmed Jiddou Aly explique comment la crise politique a commencé et évolué. Une histoire de deal entre deux parties dont les termes n’ont pas été totalement respectés. En 2007, le Président demande aux députés, à l’époque indépendants, de le soutenir. En échange de ce soutien et de leur adhésion à ADIL, les députés exigent d’être associés à la constitution des gouvernements suivants.

Une tradition à la peau dure
A l’expiration du délai d’une année, des parlementaires exigèrent un remaniement ministériel et la formation d’un gouvernement politique. Déjà en pourparlers avec une partie de l’opposition, le Président propose à la place un gouvernement d’union nationale. Les indépendants refusent mais le gouvernement de Ould Waghf est quand même constitué. La fronde commence, alimentant une série de critiques qui se sont accumulées depuis un an. On lui reproche ses concessions à l’égard des islamistes. «En autorisant le parti Tawassoul [islamistes ndlr], en construisant une mosquée dans l’enceinte de la Présidence, ou encore en changeant les jours du week-end au vendredi et samedi, l’ex-Président ne s’est pas fait que des amis. Les militaires n’ont pas du tout apprécié ce repli de Sidi Ould Cheikh Abdallahi sur la sphère religieuse», admet un journaliste local. On lui reproche également d’avoir sous-estimé la menace terroriste après les attentats d’Aleg et de Nouakchott.
En plus des questions politiques, le fonctionnement des institutions a, lui aussi, nourri le front de l’opposition. En refusant de convoquer une session extraordinaire du Parlement, le Président s’est fait encore plus d’ennemis. La majorité des députés et sénateurs de son propre parti, le Pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD-ADIL), ont démissionné. «Le Parlement voulait travailler mais le Président l’en a empêché. En s’opposant au fonctionnement normal des institutions, il n’a fait qu’attiser la crise», estime Abderrahmane Ould Mini, président du groupe parlementaire du Rassemblement des forces démocratiques (RFD), parti d’opposition qui a soutenu la fronde des députés de la majorité.
A l’origine, le PNDD comptait un total de 49 députés (sur une Assemblée nationale de 95 élus) et 43 sénateurs (dans un Sénat composé de 56 membres). Véritable hémorragie, signe d’une grave crise de confiance, ces défections au sein du parti au pouvoir ont commencé juste quelques mois après sa constitution. S’agissait-il d’une vraie surprise ou juste d’un retour aux sources ? Rappelons que, dans son écrasante majorité, le groupe de députés et sénateurs démissionnaires est constitué d’anciens partisans du régime de Maaouya Ould Sid Ahmed Taya. Lui-même renversé le 3 août 2005.
Heureusement, serait-on presque tenté de dire, le coup d’Etat a quand même suscité des protestations et des condamnations. Quatre partis, dont deux dits «progressistes», les islamistes et des sympathisants du PNDD, sont restés fidèles au président déchu. Ainsi ont-ils décidé de former une coalition pour résister collectivement au coup d’Etat. Mais l’opposition au régime militaire a beaucoup de mal à se faire entendre. Cette faiblesse est due à la répression exercée par les nouveaux dirigeants mais également à l’indifférence de l’opinion publique. Finalement, tout cela renvoie au fait que l’institution militaire ne s’est pas désengagée de la scène politique et continue même d’influer sur les mentalités et ce, depuis le coup d’Etat de 1978, le premier du pays. «L’armée a toujours été au pouvoir et n’arrive pas à rentrer dans les casernes […] Les militaires ont un poids important dans la société. Et il est très difficile pour ce corps de ne plus avoir de pouvoir», conclut Alain Antil, spécialiste de la Mauritanie à l’Institut français des relations internationales (Ifri).
Rappelons que le président Maaouiya Ould Taya a fait l’objet de trois coups d’Etat (8 juin 2003, 9 août 2004 et 3 août 2005). Les deux premiers ont échoué. Le troisième, mené par le colonel Ely Ould Mohamed Vall, directeur de la Sûreté nationale, et le colonel Ould Abdel Aziz, chef de la garde présidentielle, a remis au pouvoir une junte appelée Conseil militaire pour la justice et la démocratie.

Les alliés redevenus adversaires
Un coup d’Etat n’est jamais une surprise pour celui qui en sera victime. Le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi n’a pas fait exception. En visite privée en Espagne, il rentre précipitamment à Nouakchott le 29 juillet dernier. La Mauritanie était en proie à une crise politique et institutionnelle grave.
Globalement, le coup d’Etat est venu des alliés du Président. Rappelons que Cheikh Abdallahi est élu début 2007, bien qu’il soit peu connu. Homme de consensus, il est élu après avoir vécu 20 ans à l’étranger. Ce paradoxe explique pourquoi il était apparu comme le candidat officieux de la junte dirigée par Ely Ould Mohamed Vall, populaire mais non éligible. Une fois élu, il a commencé à vouloir briser le consensus et à se libérer de ceux qui l’avaient soutenu. Résultat, les auteurs directs du coup d’Etat ne sont autres que les généraux considérés comme des hommes du Président, membres du Conseil militaire de transition qui avait conduit de 2005 à 2007 la transition démocratique. Il s’agit de Mohamed Ould Abdel Aziz, ex-chef d’état-major particulier du président de la République, de Gazhouani, chef d’état-major de l’armée, et de Félix Négri, chef de la Garde nationale. Mais le Président avait décidé de les écarter et de les remplacer par des colonels. Le colonel Abderrahmane Ould Boubacar a été nommé chef d’état-major de l’armée et le colonel Mohamed Ahmed Ould Ismaïl chef d’état-major particulier du président mauritanien. Selon le Président, les militaires évincés soutenaient des juristes dénonçant la corruption du nouvel élu. Ils étaient aussi en désaccord sur ses relations avec les islamistes, auparavant réprimés par le pouvoir mauritanien.
Mais la décision présidentielle n’a pas pris en considération le fait que la Brigade chargée de la sécurité présidentielle (Bafep) demeurait fidèle au chef d’état-major particulier, Mohamed Ould Abdel Aziz. Les généraux déchus avaient joué un rôle de premier plan dans la destitution en 2005 du président Maaouiya Ould Taya, qui assistait aux obsèques du roi Fahd d’Arabie saoudite à Riyad. Sidi Ould Cheikh Abdallahi a été élu au terme d’une transition dirigée par des militaires.
De son côté, le Parlement était sur le point d’imploser avec l’élargissement des rangs des adversaires du Président, y compris au sein de son parti, le Pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD). Les parlementaires ont signé une pétition visant à obtenir une session extraordinaire du Parlement. Le 30 juin, un groupe de députés, appartenant pour la plupart au parti au pouvoir, a déposé une motion de censure susceptible de déboucher sur une chute du gouvernement en place depuis le mois de mai 2008. Le chef de file de l’opposition démocratique, le RFD (Rassemblement des forces démocratiques, 18 députés), avait appuyé cette motion qui avait toutes les chances d’être adoptée. Le camp présidentiel avait déjà commencé à imploser lorsqu’une trentaine de hauts cadres avaient démissionné en reprochant au PNDD d’avoir «dévié du parcours naturel des partis politiques» et d’avoir été soumis aux «forces de la gabegie». Concrètement, le camp présidentiel conteste l’ouverture à deux partis de l’opposition, les islamistes de Jemil Ould Mansour et les centristes de gauche de Mohamed Ould Moloud. Deux jours avant le coup d’Etat, 25 députés et 23 sénateurs avaient annoncé leur démission collective du Pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD). Décision radicale qui n’était pas étrangère à la polémique les opposant à la première dame. Une vive controverse opposait un groupe de sénateurs proches des députés frondeurs et la présidente de la fondation Khattou Mint Boukhary. En Espagne, cette dernière avait traité les sénateurs de «menteurs» et d’«usurpateurs».

Echecs économiques
Les difficultés politiques ne sont pas le produit du néant et le secteur économique est souvent un catalyseur important. Depuis la mi-juin, la Mauritanie est en pleine crise de liquidités. Le Trésor public avait commencé à accuser des retards dans les opérations de payement des redevances de l’Etat à travers l’émission de bons de Trésor. Retard constaté également dans le circuit des formalités du budget de l’Etat. Les spécialistes des finances estiment que cette crise est essentiellement provoquée par le manque cruel de liquidités, causé par : - les dépenses imprévues et lourdes des institutions relevant du secteur public, notamment le PSI,
- le manque à gagner constaté dans le recouvrement des impôts pour alimenter le Trésor public,
- les crédits accordés aux sociétés de distribution des hydrocarbures, sous forme de compte crédit non recouvrés par le Trésor,
- le recours au recouvrement d’impôts directs à la source et la baisse du recouvrement des impôts indirects, particulièrement, au niveau du secteur informel,
- le retrait effectué par plusieurs grandes sociétés de chèques de Trésor qu’elles avaient acquis en contrepartie de sommes colossales,
- le transfert des activités des exportateurs vers le port de Dakar, ce qui a réduit les rentrées d’argent du port autonome de Nouakchott où la bureaucratie est jugée trop lourde et les prix des prestations plus élevés.
Le Trésor n’est pas le seul secteur confronté à la crise. L’alimentaire n’est pas en reste, d’autant que la Mauritanie importe 70% de ses denrées alimentaires. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) est intervenue en juin dernier, en fournissant 500 tonnes de semences pour faire face à la flambée des prix des denrées alimentaires. Au mois de décembre 2007, le prix du mil avait augmenté de 50% par rapport à l’année précédente, celui du sorgho doublé et celui du maïs augmenté de 60%. Les prix du blé et du riz importés ont augmenté davantage et sont devenus inaccessibles pour de larges fractions de la population. En 2007, la malnutrition touchait déjà près de 12% des Mauritaniens. Dans les 17 communes les plus gravement touchées du pays, une personne sur cinq manquait d’une alimentation adéquate.
En 2007, le gouvernement a alloué 3,2 millions de dollars au développement des réserves nationales de sécurité alimentaire, et il approvisionne en céréales 1 200 réserves communautaires des quatre coins du pays. Mais, selon Mohammed El Hady, du Commissariat à la protection sociale et à la sécurité alimentaire (CPSSA), les autorités n’ont pas assez de produits essentiels en réserve pour pouvoir faire face à une crise de sécurité alimentaire de grande ampleur en 2008, relève Anna Jefferys. Les bailleurs de fonds se sont engagés, en décembre 2007, à verser une aide de 2,1 milliards de dollars. Mais une bonne partie de ces fonds n’a «pas encore été versée», selon un responsable au courant du budget humanitaire consacré à la Mauritanie.

Des réactions significatives
Les Nations unies, l’Union européenne, la Ligue arabe, les pays maghrébins et les Etats-Unis ont tous réagi au putsch. Mais les condamnations sont manifestement d’une intensité inégale. Les Etats-Unis sont les plus fermes, tant sur le plan des paroles que des actes. «Nous condamnons de la façon la plus vigoureuse le renversement par l’armée du gouvernement élu démocratiquement.» Dans les actes, ils ont immédiatement annoncé le gel de l’aide non humanitaire accordée à ce pays. Dans le détail, à l’exception de l’aide alimentaire d’une valeur de 4,9 millions de dollars, les Etats-Unis cessent la coopération militaire d’un montant de 15 millions de dollars, la formation des forces de maintien de la paix de plus de 4 millions de dollars, une aide au développement de 3 millions de dollars, ainsi qu’une assistance destinée à la lutte contre le terrorisme de 805 000 dollars.
La France promet des sanctions mais pour plus tard et au conditionnel. Les auteurs du coup d’Etat «pourraient faire l’objet de mesures à leur encontre dans l’hypothèse où un retour à la légalité constitutionnelle ne serait pas rapidement assuré». L’Union africaine exige le retour à la légalité constitutionnelle, dépêche le commissaire à la paix et à la sécurité, l’ambassadeur Ramtane Lamamra. Elle a également annoncé la prochaine suspension de la Mauritanie de l’UA, ce qui est prévu dans les statuts de l’Union depuis 1999.
Les réactions les plus significatives en raison de leur ambiguïté viennent de l’entourage immédiat de la Mauritanie, à savoir le Maghreb. Le colonel Mouammar Kadhafi, dont le pays assure la présidence tournante de l’Union du Maghreb arabe (UMA), s’est contenté d’exprimer sa «préoccupation» et de dépêcher le secrétaire général de l’UMA, le Tunisien Habib Ben Yahia, «pour suivre l’évolution de la situation».
L’Egypte voisine ne condamne pas plus que la Libye. Elle regrette, s’inquiète et suit de près la situation. Dans un communiqué publié par la Ligue arabe, son secrétaire général Amr Moussa est tout aussi inquiet, mais espère que ce coup d’Etat ne nuira pas au processus démocratique de la Mauritanie, tout en indiquant que la Ligue arabe est prête à maintenir la stabilité dans le pays. La stabilité, pas la démocratie.
Au niveau interne, certaines réactions ont au moins le mérite de la franchise. Le comité de coordination, connu sous le nom de Groupe de défense de la démocratie, a salué «le sursaut national sincère mené aujourd’hui par les forces armées en mettant fin au régime de M. Sidi Mohamed ould Cheikh Abdallahi qui a dévié de la voie démocratique».
Des parlementaires ont fait de même. Quant au Parti du rassemblement des forces démocratiques (RFD), il dit avoir enregistré «le changement intervenu et a appelé toutes les forces politiques […] à engager un dialogue national responsable». Les vieux réflexes sont décidément bien vivaces. A l’intérieur comme à l’extérieur de la Mauritanie…

L. A. H.

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