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Le gouvernement AL Maliki confronté aux contradictions de ses choix

Reconstruction américaine sur fractures irakiennes : limites et échecs

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Par Louisa Aït Hamadouche 

Le double attentat du 25 octobre contre deux bâtiments officiels à Baghdad a fait 153 morts et plus de 500 blessés, selon le bilan définitif donné par le porte-parole du ministère de la Santé, Sabah Abdallah. Commis au moyen d’un camion et d’un minibus piégés, les attentats ont visé le ministère de la Justice et le siège du gouvernorat de la capitale. Il s’agit du bilan le plus meurtrier depuis que quatre attentats visant une secte religieuse kurde avaient fait 400 morts dans la province de Ninive (nord), le 14 août 2007.
Cet attentat, le plus meurtrier depuis deux ans dans la capitale irakienne, a jeté le doute sur la capacité du Premier ministre chiite, Nouri Al Maliki, à maintenir la sécurité dans le pays. Les critiques contre le Premier ministre sont d’autant plus vives que ces attaques interviennent à trois mois des élections législatives sur lesquelles plane le plus grand doute. Car, de nouveaux attentats sont prévisibles de la part des groupes extrémistes désireux de perturber le second scrutin d’ampleur nationale depuis l’invasion de 2003 et qui attise les rivalités politiques.
La ville sunnite de Fallouja, à 60 km à l’ouest de Baghdad, fut longtemps la place forte de l’insurrection. Mais au-delà de ce symbole, les actions violentes restent très nombreuses. James Cogan relève qu’en moyenne, entre 10 à 15 attentats à la bombe, attentats kamikazes ou attaques d’insurgés, se produisent chaque jour en Irak contre des représentants du gouvernement ou des forces de sécurité. Dans certains cas, les explosions ciblent aveuglément des civils d’un milieu ethnique ou religieux.
Les médias en parlent moins, mais ils constituent la réalité quotidienne de l’Irak, toujours soumis à une présence militaire étrangère importante. Un exemple récent confirme l’instabilité sécuritaire de ce pays : l’attaque contre le principal oléoduc d’exportation, qui achemine le pétrole des champs de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, vers le terminal pétrolier turc de Ceyhan. Il a été détruit la semaine dernière par un acte de sabotage dans la province de Ninive. Le dernier acte de sabotage remonte au 27 mars 2008 quand un oléoduc du sud du pays a été visé. L’Irak exporte en moyenne 2 millions de barils par jour, dont un quart par le nord du pays.

Les responsables potentiels
L’Etat islamique d’Irak, la branche irakienne d’Al Qaïda, a revendiqué le double attentat, selon le centre américain de surveillance de sites islamistes SITE. Mais une polémique a enflé sur le rôle des services de sécurité et l’éventuelle implication de pays voisins. Le gouverneur de Baghdad a pointé du doigt la responsabilité des forces de sécurité dans les attentats.
Comment le camion a-t-il pu arriver jusqu’au ministère et passer tous les barrages ? La négligence et la complicité sont envisagées. Des accusations identiques avaient été adressées aux services de sécurité, et plusieurs responsables mis aux arrêts, après le double attentat du 19 août contre les ministères des Affaires étrangères et des Finances qui avait causé la mort d’une centaine de personnes. Quoi qu’il en soit, les autorités ont arrêté des dizaines d’agents de sécurité, chargés de protéger le district de Baghdad où les deux attentats suicide ont été commis. Les autorités devront prouver l’implication de ces agents dans les explosions. Selon un porte-parole militaire, 11 officiers de l’armée et 50 de sécurité ont été arrêtés, dont le commandant militaire et le chef de la police du district de Salhiya. L’enquête déterminera s’il y a eu simple négligence ou complicité dans les attentats. Rappelons que le nombre de forces de sécurité irakiennes (armée et police) s’élève à 600 000. Un chiffre élevé qui cache mal les problèmes d’insuffisance d’équipement autant que des problèmes de loyauté. «Les membres de milices qui ont intégré les forces de sécurité irakiennes ont souvent conservé leurs anciennes allégeances et poursuivent ainsi les agendas sectaires, notamment au sein du ministère de l’Intérieur.
La police et l’armée irakienne sont souvent le lieu de luttes d’influence sectaires.»
Le Premier ministre Nouri Al Maliki a préféré accuser les fidèles de l’ancien régime de Saddam Hussein. Ces derniers ayant perdu le pouvoir et leurs
privilèges depuis la chute de Saddam, ils s’évertueraient à faire tomber les alliés des Etats-Unis, essentiellement chiites et kurdes. Mais, finalement, la situation générale est tellement dégradée que les auteurs potentiels ne manquent pas et nombre d’entre elles ont comme point commun la présence des forces étrangères. Rappelons que 120 000 soldats américains sont encore en Irak, concentrés sur des bases massivement gardées, en dehors des centres urbains. Or, depuis 2003, plus d’un million de personnes ont perdu la vie dont des centaines de milliers tuées directement par les forces américaines. De plus, 50% au moins de la population active n’a pas d’emploi régulier et seulement la moitié de la population a accès à l’eau potable. Dans les quartiers pauvres de Baghdad et d’autres villes, les gens vivent au milieu des eaux d’égouts non traitées avec 10 heures
d’électricité par jour. Selon les Nations unies, 60% des Irakiens vivent dans des habitations qui nécessitent «des restaurations majeures» du fait d’années de guerre. James Cogan poursuit en rappelant que plus de quatre millions de personnes ont été contraintes de quitter leur foyer ou carrément forcées de fuir le pays. Des dizaines de milliers d’autres ont subi des détentions arbitraires et des sévices terribles dans les camps de détention du gouvernement irakien et américain.
D’ailleurs, l’un des enjeux des prochaines élections est le référendum portant sur l’accord SOFA, relatif au statut des forces étrangères. Le gouvernement Maliki s’est engagé à tenir ce référendum en même temps que les élections générales. Or, les Etats-Unis tentent de l’en dissuader, partant de l’idée qu’il est fortement probable qu’il soit rejeté par la majorité des votants. Les Irakiens préféreraient, en effet, un retrait immédiat des forces américaines. 

Au cœur des multiples divisions
Les chiites qui représentent 60% de la population ont en commun d’avoir été opprimé et marginalisé par l’ancien régime baathiste. Ce passé commun est loin de suffire à créer une union sacrée, bien au contraire. La quête du pouvoir et la course aux postes ont imposé une toute réalité, d’autant que les chiites irakiens bien qu’organisés de façon hiérarchique -ne possèdent pas de centre en matière d’autorité religieuse. Dans leur grande majorité, les chefs spirituels chiites irakiens (les grands ayatollahs) ne partagent pas le principe khomeyniste du Velayat-e-faqih (le gouvernement de docte), qui constitue le fondement de la République islamique d’Iran. Les chiites irakiens sont, donc, de tradition «quiétiste», qui cantonne les chefs religieux à la promulgation de conseils religieux sans se mêler directement des affaires politiques. On comprend mieux pourquoi la plus haute autorité chiite irakienne a interdit aux religieux de s’occuper des fonctions politiques. Le parti Da’wa de Nouri Al Maliki a quitté l’alliance chiite dominée par le Conseil supérieur islamique d’Irak (CSII) -jugé pro-iranien, sectaire et antidémocratique-, et se présentera contre lui à l’élection. Face à cette division, et si la Da’wa sort vainqueur, la hiérarchie du CSII pourrait perdre bon nombre des postes qu’il occupe au sein des institutions de l’Etat irakien. Autre division importante à prendre en considération : celle qui touche le Da’wa. Le plus vieux parti islamiste chiite irakien est divisé entre une branche dite plus «tribalisée» de Nouri Al Maliki, actuel Premier ministre, partisan d’un pouvoir central fort. Le clan représenté par Ibrahim Al Jaffari, l’ancien Premier ministre, transcende les appartenances tribales et joue plus sur sa dimension islamiste.
Comme le rappelle Karim Pakzad, il ne s’agit pas de la première rupture entre chiites. Rappelons que Muqtada Sadr, chef de «l’armée du Mahdi» a refusé de prêter allégeance à l’ayatollah Sistani, de même qu’il est entré en opposition contre le gouvernement Maliki. Se déclarant favorable à l’intervention directe des religieux dans la politique, il se rapproche d’un concept nationaliste et arabiste de «Velayat-e-faqih» et s’est lancé dans une guerre contre l’armée américaine et contre d’autres partis chiites, notamment contre le Conseil supérieur islamique d’Irak (CSII). Al Badr, la branche armée du CSII dirigée par Saïd Abdul Aziz Al Hakim, est puissante dans le sud, tandis que Moqtada est basé à Baghdad, à Sadr City. Muqtada Sadr était opposé à l’adoption de la nouvelle Constitution d’Irak, qui a mis en place un régime fédéral, en raison de l’indépendantisme kurde. A cela s’ajoutent les divisions entre chiites et Kurdes. En plus des chiites du CSII, Maliki s’est aussi aliéné les forces nationalistes kurdes à qui il a promis, dès 2003, le contrôle de la ville de Kirkouk et d’autres régions du nord de l’Irak, riches en pétrole, en échange d’un soutien actif à l’invasion américaine. Au Parlement, les dirigeants politiques se sont mis d’accord sur un compromis amendant la loi électorale. La direction du Parlement le présentera aujourd’hui aux dirigeants des groupes parlementaires et s’il y a un accord, la loi sera présentée au vote des députés. Le vote sur la loi électorale avait été repoussé plusieurs fois en raison de la question épineuse de la ville multiethnique de Kirkouk au nord de Baghdad. Selon le vice-président de la commission des lois, Selim Al Joubouri, les députés arabes refusent de tenir ces élections dans cette ville, sur la base des listes électorales de 2009, comme l’exigent les Kurdes. Ces derniers exigent d’être majoritaires dans les instances dirigeantes de Kirkouk (quelque 900 000 habitants), car ils veulent l’annexer à leur région autonome. Les Arabes et les Turcomans accusent les Kurdes de s’y installer en masse pour modifier l’équilibre démographique. L’ONU, qui endosse cette proposition, suggère que le scrutin ait lieu à Kirkouk en même temps que dans le reste de l’Irak en tenant compte, exceptionnellement et pour ce scrutin uniquement, de la liste des inscrits en 2009. Cette liste serait révisée pour tenir compte de l’opposition des Arabes et des Turcomans, pour les prochains scrutins. Mais il est important de signaler que Kirkouk n’est pas seulement un enjeu entre Kurdes et Arabes, mais entre toutes les factions politiques qui se disputent les postes à pourvoir et les privilèges à s’accaparer. 

L’échec de la reconstruction
Les critiques relatives aux échecs enregistrés dans le domaine de la reconstruction sont nombreuses. Six ans après, l’approche minimale préconisée par le Conseil de sécurité nationale en 2002-2003, domine et l’ambition se limite à «ramener les infrastructures irakiennes à un niveau légèrement amélioré par rapport à leur état préconflit». Le coût total de la reconstruction en Irak est estimé à 125 milliards de dollars, dont 51 milliards de fonds américains, 57 milliards de fonds irakiens et 17 milliards de dollars de financement international. Alexandra de Hoop Scheffer détaille les réalisations et évoque :
- une production d’électricité légèrement supérieure à celle d’avant l’intervention de mars 2003 (environ 4,1 MW/ jour en 2003 et 4,9MW/jour début 2009) ;
- une production de pétrole en dessous de celle d’avant 2003, environ 2,58 millions de barils/jour en 2003 et 2,37 millions de barils/jour début 2009. La baisse des cours au cours du dernier trimestre 2008 n’est pas étrangère à ce recule ;
- un taux de chômage très élevé après six ans (plus de 40%).
Joy Gordon soulignent que même les comptes rendus officiels sont souvent exagérés ou mensongers, dénoncés par le Government Accountability Office (GAO), organe du Congrès qui audite les programmes gouvernementaux.
Au début, la reconstruction était sous la responsabilité du Fonds de développement pour l’Irak (Development Fund for Iraq), financé par les exportations pétrolières et par le reliquat du programme «Pétrole contre nourriture». Contrôlé par les autorités d’occupation, ce fonds a, en fait, permis de signer de lucratifs contrats avec des entrepreneurs américains (et quelques sociétés des pays alliés). Concrètement, rapporte Joy Gordon, durant les 14 mois de l’occupation officielle précédant le transfert du pouvoir à un gouvernement irakien, 21 milliards de dollars ont transité par ce fonds, et 18 ont été effectivement dépensés. «Pendant les quinze jours qui ont précédé cette passation, les Américains ont fait parvenir en Irak par la voie des airs 5 milliards de dollars en petites coupures…
Un transfert de 1,4 milliard de dollars a eu lieu sans la moindre explication et sans autre trace que la mention laconique ‘transfert de fonds’.»
A titre d’exemple, 150 centres médicaux devaient être construits. Or, deux ans et 186 millions de dollars plus tard, six seulement ont été achevés. Le Comité international de conseil et de contrôle des Nations unies (International Advisory Monitoring Board, IAMB) a mis en avant dans un rapport daté de décembre 2004 des centaines d’irrégularités dans les procédures contractuelles mises en œuvre. Un autre audit effectué par une agence officielle américaine a constaté que Kellogg, Brown & Root (KBR), l’une des filiales de la compagnie Halliburton, avait violé «de manière significative et systématique» les lois fédérales régissant l’établissement des contrats en fournissant des données fausses sur le coût d’exécution.
Quelques années plus tard, à l’heure du bilan pour l’administration Bush, les insuffisances de la reconstruction sont encore plus accablantes.
Le rapport de Stuart W. Bowen Jr, Inspecteur général spécial, intitulé «Hard lessons : the Iraq reconstruction Experience», est clair. Plus de 100 milliards de dollars ont été mobilisés, dont la moitié directement payée par les contribuables américains.
Pour Alexandra de Hoop Scheffer, ces échecs sont dus à la non-linéarité de la politique américaine en Irak, conséquence directe des divisions internes à l’administration G.W. Bush avant l’intervention militaire. Pour rappel, le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, préconisait un engagement post-conflit minimum, à travers un transfert rapide de l’autorité politique et avec elle la responsabilité de reconstruire à un gouvernement intérimaire irakien.
 De son côté, le département d’Etat proposait une vision de plus long terme appuyée par une administration civile américaine transitoire, partant du principe que le changement de régime et la reconstruction seraient très difficiles. Sur le terrain, ces deux approches ont été conduites par deux structures séparées.
Les opérations militaires ont été menées par le Central Command (Centcom), tandis que les questions de reconstruction et d’assistance humanitaire étaient sous la responsabilité du Conseil de sécurité nationale (NSC), élaborant des plans sans concerter US AID ni le département d’Etat. Hoop Scheffer relève donc que le «Grand Projet» de reconstruction de l’administrateur P. Bremer (mai 2003-juin 2004) s’est transformé en microprojets (Quick Impact Projects) des militaires, avec des formes successives différentes et des investissements américains changeants.  

L. A. H.

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