Après l’uranium,le pétrole
Niger : les matières premières au centre des enjeux politiques
Par Louisa Aït Hamadouche
Le gouvernement s’est lancé dans une série de mesures visant à améliorer son image auprès de l’opinion publique, lesquelles, parfois, cachent mal les arrière-pensées politiciennes de ceux qui les prennent.
L’une des plus symboliques politiquement est l’arrestation de l’ex-Premier ministre du Niger, Hama Amadou, soupçonné de corruption, rendue possible après que le Parlement nigérien, représentant du peuple, s’est prononcé en faveur de l’engagement de poursuites à son encontre. Il est accusé d’avoir versé des pots-de-vin à un fonds spécial destiné à la presse nationale d’un montant qui avoisinerait les 100 millions de francs CFA (152 000 euros). En cas de poursuites, Amadou comparaîtra devant une haute cour, seule habilitée à traiter les affaires impliquant des membres ou anciens membres du gouvernement pour des faits commis durant leur mandat.
Le gouvernement nigérien tente de séduire
Notons que l’enjeu de ces poursuites n’est pas sans rapport avec la prochaine élection présidentielle. Car, bien entendu, s’il était reconnu coupable lors de son procès, Amadou renoncerait à se présenter à l’élection présidentielle de 2009. Or, Hama Amadou est donné favori depuis que l’actuel chef d’Etat, Mamadou Tandja, l’a démis de ses fonctions en 2007, en raison d’un autre scandale de corruption touchant deux anciens ministres de l’Education, deux hommes qui appartiennent au même parti, le Mouvement national pour la société et le développement, que préside Amadou. Autre mesure à signaler, l’installation par ce même Parlement, proche du président, d’un médiateur de la République. Cette décision est supposée «renforcer la démocratie et l’Etat de droit tout en améliorant les relations des citoyens avec l’administration». Des tensions ponctuelles éclatent avec l’opposition, y compris dans l’interprétation et l’application de certains textes législatifs et réglementaires. Nommé par le président de la République pour un mandat non renouvelable de six ans, le médiateur de la République peut dénoncer l’illégalité ou l’inefficacité de l’administration en cas de sa saisine par toute personne physique ou morale. Le médiateur n’a pas le pouvoir de sanction, mais recommande une solution appropriée après instructions du fait de son pouvoir de substitution, d’injonction, d’enquête et de réforme. Officiellement, le gouvernement a réussi à réduire l’instabilité. Ainsi de 15 groupes de combattants, l’Etat serait-il passé à 4 groupes. Réduction obtenue grâce aux mesures politiques internes et externes. Le président nigérien a fait aussi état de la création d’une commission régionale de paix à Agadez, composée de députés, de chefs de tribu et de notables locaux qui devront parachever le processus et ramener ceux ayant pris les armes à les déposer.
Sur le plan économique, le gouvernement a décidé de créer une Agence nationale de financement des collectivités territoriales (ANFICT). Son objectif est de mettre en place un dispositif global d’appui financier à travers la création d’un établissement public à caractère administratif (EPA) dénommé Agence nationale de financement des collectivités territoriales, laquelle gérera deux fonds : le fonds d’appui à la décentralisation, dont l’alimentation sera assurée par l’Etat pour servir au fonctionnement des communes ; et le fonds de péréquation, qui accueille les apports des partenaires au développement en vue de financer les investissements des collectivités territoriales.
Les bailleurs de fonds s’impliquent
Au niveau international, force est de constater un certain regain d’intérêt. Le Niger a signé avec la Banque mondiale une convention financière portant sur un crédit de 27 millions de dollars, pour le renforcement des infrastructures dans les localités de Maradi, Dosso et Niamey. Le projet comporte trois composantes, à savoir le renforcement des capacités, les investissements et l’appui à sa mise en œuvre, a-t-il précisé.
Dans le même ordre d’idées, la conférence des pays donateurs a permis de débloquer le financement du plan quinquennal 2008-2012, du bassin du Niger. Près de 1,2 milliard de dollars ont été mobilisés. Cette conférence a réuni la France, l’Allemagne, le Canada, la Banque mondiale, la Banque islamique de développement et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Cette dernière a accordé un prêt de 4 milliards FCFA pour financer partiellement le bitumage de la route Madaoua-Bouza-Tahoua, d’une longueur de 60 km, communément appelée la «route de l’oignon».
Sa réalisation permettra le désenclavement de la région du centre-est du pays et aura un impact sur la production de l’oignon, un des principaux produits d’exportation. L’Espagne, de son côté, a accordé une aide de 10,3 millions d’euros, dans le cadre de la coopération en matière de soutien à des secteurs sociaux liés à la santé, à l’égalité des genres, à l’eau, à l’assainissement et au trafic des drogues.
En mai 2008, lors du 8e sommet des chefs d’Etat du bassin du Niger (Niger, Bénin, Mali et Tchad), ils ont adopté un ambitieux programme financier de 5,5 milliards d’euros sur 20 ans et une charte de l’eau, censés sauver le fleuve en péril. La France, un des partenaires de l’Autorité du bassin du Niger (ABN), était présente. A la même période, la Banque islamique de développement (BID) a accordé une première contribution de 50 millions de dollars pour le financement de la première phase de construction du barrage de Kandadji, sur le fleuve Niger. Une fois achevé, l’ouvrage devrait permettre le stockage de 1,6 milliard de mètres cubes d’eau et irriguer quelque 222 000 hectares de terres sur les rives du fleuve pour la production vivrière. La BID a aussi accepté de financer deux nouveaux barrages, à Kandadji au Niger et à Taoussa au Mali.
Le sous-sol nigérien regorge d’importants potentiels miniers, dont des gisements d’uranium et de charbon en bordure ouest de l’Aïr, des gisements de calcaire, de gypse, de charbon et de phosphate dans l’Ader-Doutchi et des gisements de fer, de phosphate et d’or dans le Liptako. Le Niger est le 3e pays producteur mondial d’uranium, après le Canada et l’Australie. Un projet de loi accordant des avantages dérogatoires pour les grands projets d’investissements miniers a été examiné et adopté par les députés en ce mois de juin 2008. Pour promouvoir la recherche et l’exploitation de ses ressources minières, le Niger s’est doté d’un arsenal juridique afin de règlementer le secteur. Le prix de la livre d’oxyde d’uranium est passé de 22 à 32 dollars en 2007 et devrait franchir la barre des 40 dollars en 2009. Outre l’ordonnance n°93-16 du 2 mars 1993, modifiée en 1999 et en 2006, portant sur la loi minière, qui a favorisé l’installation de plusieurs sociétés minières au Niger, celle-ci consent d’autres avantages au profit des investisseurs miniers. Le gouvernement justifie ces avantages en raison de la grande dimension, de la faible teneur et de la profondeur dans le sous-sol de certains gisements miniers. Ces facteurs augmentent le niveau des investissements indispensables.
L’uranium, la France et les Touareg
Le gouvernement a estimé que seul le projet Imouraren, confié à AREVA, répond à ces critères. Ce gisement, 2e au niveau mondial avec des réserves de 200 000 tonnes d’uranium et une teneur modeste d’à peine 1 pour 1 000. AREVA a décidé, en janvier 2008, de revoir à la hausse le prix d’achat de l’uranium de 50%, assorti d’une augmentation de la production uranifère de 5 000 tonnes par an.
L’uranium nigérien attire et suscite des scandales, notamment à Arlit où la compagnie Cogema est présente. La compagnie générale des matières nucléaires fait partie du groupe Areva. Bella Belbéoch rappelle que des enfants se font irradier dans les mines sous contrôle français au Niger. Quasiment aucune protection n’est établie contre l’inhalation de gaz radon. «La main-d’œuvre, presque exclusivement des nomades touareg, ignore totalement les effets de l’exploitation minière. La détection des radiations et les contrôles sanitaires sont inexistants.» «Si on se réfère au terrible taux de mortalité parmi les mineurs des mines de Kerr McGee dans les années 50-60 [et leurs conditions de travail étaient probablement meilleures qu’ici], cela signifie que les Français ont signé l’arrêt de mort de milliers de Nigériens dans les années à venir», conclut Bella Belbéoch, dans «Mines d’uranium au Niger : un scandale nommé COGEMA».
La Cogema détient 27% d’Arlit, tandis que la société IMETAL en détient aujourd’hui 19% à travers la compagnie française MOKTA. L’autre géant français de l’uranium MINATOME détient 8% des actions. Il ressort que la direction est solidement tenue par les Français. «Les Français ont une station émettrice très puissante qui communique directement avec la France.» L’uranium du Niger est non seulement indispensable au programme électronucléaire massif de la France, mais aussi à sa production d’armement. L’uranium est transporté vers le monde extérieur par camions vers le Bénin et aussi vers la Libye par Agadez à 250 km au sud-est d’Arlit.
Les relations du gouvernement nigérien avec Areva n’ont pas toujours été harmonieuses, et la récente prise d’otages n’est pas un fait unique. En juillet 2007, Niamey a expulsé le directeur général d’Areva, officiellement accusé de financer les rebelles touareg du Mouvement des Nigériens pour la justice (MNJ). Dominique Pin a donc été interdit de territoire. Quelques semaines plus tôt, c’était l’ancien colonel Gilles de Namur, chargé de la sécurité d’Areva, qui était expulsé. Areva s’est défendu en affirmant que sa sécurité sur le site d’Imouraren était assurée par un détachement des Forces nationales (Fnis), payé pour cela. Or, «une partie des hommes a rejoint la rébellion» avec l’argent. Areva a joué la carte de l’apaisement, ne voulant surtout pas perdre un marché pour au moins trois raisons évidentes. Primo, elle a décidé d’y investir un milliard d’euros pour faire passer la production de 3 000 à 8 000 tonnes d’uranium. Secundo, ce financement est des plus compréhensible, puisque, avec 4 000 tonnes sur ses sites d’Arlit et d’Imouraren en 2006, le gisement nigérien représente déjà plus de la moitié de la production totale du groupe. Tertio, Areva a de la concurrence, en l’occurrence la China Nuclear Engineering and Construction Corporation. Le président Tandja cherche-t-il à faire monter les enchères ?
Le pétrole et la Chine
En parallèle, les ressources de l’Etat devraient augmenter, suite à la découverte de plus de 300 millions de barils de réserves dans la région d’Agadez. Le Niger devrait donc prochainement devenir producteur de pétrole. La production sera de l’ordre de 20 000 barils de pétrole par jour (b/j), alors que la consommation locale est de 7 000 b/j.
Le 6 juin dernier, la compagnie chinoise CNPC a décroché un contrat de cinq milliards de dollars pour développer et valoriser les ressources pétrolières du pays. Un contrat record, puisqu’il s’agit du plus gros investissement jamais prévu par un acteur chinois en Afrique. La CNPC doit extraire d’ici à 2011 du pétrole brut de la zone baptisée «Agadem» dont les réserves prouvées atteignent 324 millions de barils, selon les dernières estimations.
Elle construira également une raffinerie d’une capacité de 20 000 barils/jour près de la ville de Zinder, dans le sud du pays. Enfin, la compagnie chinoise réalisera un oléoduc de deux mille kilomètres de long destiné à l’exportation de ce pétrole. Environ 4 500 emplois sont attendus de ces projets, dans une région très pauvre où 85% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour.
Un contrat de partage de production a déjà été signé avec la société chinoise China National Oil and gaz development and Exploration corporation (CNODC). Le contrat, qui va rapporter 127 milliards de FCFA d’ici le mois d’août, prévoit la construction d’une raffinerie et d’un oléoduc d’une longueur de près de 2 000 km jusqu’au port de Cotonou (Bénin), à proximité de Zinder, deuxième ville dans l’est du Niger. La raffinerie disposera d’une capacité de 20 000 barils/jour. Les coûts d’investissement sont estimés à environ un milliard de dollars, dont 600 millions pour la construction de la raffinerie et 300 à 400 millions pour la réalisation d’un oléoduc alimentant la raffinerie.
La Chine semble bien décidée à investir massivement dans le pétrole nigérien. Ainsi a-t-elle même rayé le Nigeria, l’Iran et le Soudan de la liste des pays riches en ressources, et pour lesquels les entreprises chinoises bénéficient de subventions financières pour y investir. Décision prise par la Commission nationale pour le développement et les réformes et l’Agence nationale de planification économique et politique énergétique extérieure, a rapporté le quotidien britannique Financial Times. Le Nigeria a cédé sa place au Niger voisin, seul pays de la sous-région à intégrer le club très sélect des pays susceptibles de recevoir les investissements chinois en matière de recherche sur le pétrole et le gaz à côté du Koweït, d’Oman, du Maroc, de la Libye, de la Norvège, de l’Equateur et de la Bolivie. Les facilités accordées aux entreprises concernent la baisse des taxes et des prêts bancaires à des taux avantageux.
La grande question sera finalement de savoir si les pétrodollars apporteront ce que les dollars de l’uranium n’ont pas réussi à réaliser, à savoir le développement du pays et surtout la «démarginalisation» du Nord. La rébellion touarègue est, entre autres, dirigée contre l’exploitation des ressources de la région, sans que les populations puissent en tirer un quelconque profit. San Evariste Barro estime que les conditions sont réunies pour que sévisse au Niger le «syndrome de l’or noir». Là où il y a du pétrole, les guerres, les rébellions, la dictature, les groupes armés ne sont pas loin. Le MNJ demande déjà les dividendes de la manne pétrolière.
L. A. H.
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