L’axe de leur partenariat discordant s’affirme au sommet du G8
Quand tout sépare Moscou de Washington
Par Anis Djaad
Les Africains attendent toujours que les pays les plus industrialisés mettent la main à la poche pour que le développement sur le continent noir puisse devenir une réalité et non plus ces maints mirages en plein désert. Pris dans la tenaille irlandaise, le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, saura-t-il rendre le sourire aux invités africains puisqu’il compte proposer aux Vingt-sept la création d’un fonds d’aide doté d’un milliard d’euros en vue d’un soutien actif du secteur agricole en contrées africaines ? On est bien loin du compte, les Africains ont tant espéré que l’aide annuelle du G8 passe carrément au double d’ici à 2010. Tant pis, la générosité débordante n’a jamais été familière à de pareils sommets. Finalement, les Africains rentreront chez eux avec un sentiment de «déjà-vu».
Demeureront sur place, dans le faste du grand hôtel «bunkérisé» à 180 millions de dollars, les pays émergents pour lesquels Nicolas Sarkozy veut consacrer toute une journée. De l’autre côté de la table, les pays riches qui ne s’entendent pas toujours entre eux sur tout. Et il leur arrive même de se fâcher et de s’empoigner tout en se gardant d’écarts de langage trop brusques. C’est donc en aparté qu’on essaye d’aplanir diplomatiquement les différends, quitte à remettre à plus tard ce qui paraît inextricable. W. Bush, qui quitte bientôt la Maison-Blanche, et Medvedev, qui se familiarise avec le splendide Kremlin, se sont essayés à cet exercice sur les cendres froides de la vieille guerre Est-Ouest.
Deux fauteuils confortables et une armée de conseillers de chaque côté pour se dire des vérités en face. On déroule le parchemin qui a failli brûler entièrement plus d’une fois. A chacun ses motivations et à chacun ses arguments, on ne convainc pas les géants verts en leur tendant une poignée de maïs de super qualité. Importe peu qui sera celui qui ouvrira en premier les hostilités. Les «partenaires de la discorde» maîtrisent si bien les sujets à débattre qu’il ne peut y avoir de place à l’improvisation. Sinon, au hasard de dossiers qui ne figurent nulle part dans les agendas des deux hommes. Ils savent de quoi ils doivent parler et ils commencent par le traité START 2, qui, institué en 1993, devait limiter la possession d’armes stratégiques aux mains des anciens ennemis. Top départ, le concours de lavage du linge sale est lancé en dehors de la famille ! Sera-t-il le plus propre possible avant 2009, date à laquelle les accords START expireront ? Reconduction en vue et dans l’état oblige, les taches ne disparaîtront pas toutes tellement ça frotte fort entre la Russie et les Etats-Unis. Alors que la première souhaite un nouveau pacte contraignant, les seconds préfèrent, eux, un pacte beaucoup moins formel. Tout de même, il faut garder de l’eau pour les prochaines lessives dans la blanchisserie du luxueux hôtel Windsor. Les participants à cette rencontre en privé n’auront qu’à pomper le lac Toya. La nuit risque d’être longue et les discussions cacophoniques tellement la déclivité à venir est glissante. Ah, ce fameux projet de déploiement du bouclier antimissile US en Europe ! Avant même que la machine ne se mette à tourner dans tous les sens, il serait préférable d’évacuer l’eau stagnante de la précédente. Plus la peine d’insister sur le fait que le bouclier en question est destiné à contrer la menace nucléaire iranienne.
La Russie de Medvedev, comme celle de Poutine, s’est gavée de ce discours, l’arrivée de radars géants et de rampes de lancement à ses portes l’inquiète, la dérange, un point c’est tout. Que la décentralisation du bouclier US concerne la République tchèque ou la Pologne, cela sera toujours vu d’un mauvais œil de Moscou. Bien que son locataire ne l’ait pas fait savoir publiquement, le Kremlin doit être ravi du récent «NON» que Varsovie a infligé à Washington.
Peut mieux faire en matière de propositions, a dit clairement le président Lech Kaczynski au nez et à la barbe de l’oncle Sam. En attendant, ce «léger mieux», les Etats-Unis ont cru bien faire en contournant les terrains vagues de Pologne. Si la Lituanie voisine le veut bien, certains éléments du bouclier US seront déployés chez elle.
En juin dernier, le Département d’Etat avait dépêché en toute discrétion un expert à Vilnius pour sonder les dispositions des autorités lituaniennes à accepter ce que la Pologne allait refuser en un tour de table. Encore une fois, l’Amérique est solennellement avertie quant à sa nouvelle «trouvaille». Manque de pot, ce pays balte se trouve aux portes de la Fédération de Russie et il est inadmissible qu’il puisse un jour accueillir ledit bouclier. Dmitri Medvedev n’a pas caché son exaspération et il l’a fait savoir à son homologue américain. Ainsi, le cadeau offert par Washington afin d’apaiser les inquiétudes russes n’a même pas été déballé au Kremlin. Il faut dire que de ce côté-là, on ne comprend toujours pas comment des inspecteurs russes vont être amenés à exercer un contrôle sur des sites tenus par des Américains et la nature des informations que ceux-là pourraient éventuellement leur fournir. Ce dont la Russie est sûre, les bonnes idées exprimées lors du sommet G8 peinent à trouver preneur. Surtout quand il s’agit d’expliquer aux «empereurs US» que l’Alliance Atlantique Nord ne peut pas se déployer comme bon lui semble, au gré de ses appétits hégémoniques.
En Géorgie, par exemple, chose qui exaspère au plus haut niveau, la Russie. Dans une récente réponse du berger à la bergère, Moscou a décidé du renforcement de ses liens avec la république séparatiste d’Abkhazie ainsi qu’avec l’Ossétie du Sud où le ton n’arrête plus de monter. Souveraineté impose, Tbilissi a tout à fait le droit de rêver d’une prochaine adhésion à l’OTAN mais qu’elle cesse de l’espérer aux dépens de ses voisins, pense-t-on bien dans les hautes sphères politiques moscovites. Car, parmi elles de plus «radicales» seraient disposées à rompre tout lien avec la Géorgie, «acquise» au bloc occidental. Surtout, si ses autorités continuent d’exagérer, en accusant la Russie de vouloir annexer les deux provinces séparatistes. Aussi inadmissible que l’est un éventuel déploiement du bouclier antimissiles US en Lituanie et à en croire les Russes, l’actuel langage dont use Tbilissi est à bannir par d’autres acteurs actifs dans la région. Histoire de les «présenter» comme maîtresses chez elles, les autorités abkhazes ont visiblement pris les choses en main. Elles ne pouvaient rester les bras croisés alors que la Géorgie semble leur avoir déclaré une «guerre terroriste».
Allusion aux derniers attentats en date dont les autorités de Tbilissi se défendent d’être les commanditaires. Elles peuvent toujours nier, l’Abkhazie s’arroge le droit absolu de fermer la porte au nez du président Mikhaïl Saakachvili. A des milliers de kilomètres de là, au Japon, W. Bush et Dmitri Medvedev calmeront-ils le jeu à ce propos ? Discordant, l’axe qui lie leur partenariat stratégique risque d’être battu pour rien, tel du fer froid. De Harare à Téhéran, en passant par Vilnius, il y a risque que le lac Toya s’assèche avant le départ des deux puissants de ce monde.
A. D.
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