Les rebelles nigérians ne veulent toujours pas déposer les armes dans le delta du Niger
Pourquoi le MEND continue-t-il à saboter les installations pétrolières ?
Par Lyes Menacer
Depuis sa création, en 2006, le mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND) n’a jamais mené d’attaques aussi intensives et aussi violentes contre les multinationales pétrolières, représentées principalement par l’américain Chevron, le français Total et le groupe anglo-néerlandais Shell. Ces trois groupes sont en fait victimes d’actes de sabotage des oléoducs et de destruction des sites pétroliers depuis le début du mois de mai dernier. Le MEND avait fixé un ultimatum de 72 heures à toutes les sociétés travaillant dans le secteur pétrolier afin qu’elles évacuent leur personnel au risque qu’il périsse dans la «guerre du pétrole» qui, selon ce groupe armé, n’épargnera personne. Aussitôt cet ultimatum expiré, le MEND a entamé une série d’attaques d’une rare violence contre plusieurs oléoducs et stations de pompage à Otunana, appartenant au groupe Chevron Nigeria Limited. A chacune de ses attaques, le groupe rebelle publie un communiqué sur la Toile annonçant le nombre d’opérations réussies et celles à venir. Après Chevron, c’était au tour de Shell de subir les attaques du MEND qui met en cause cette compagnie dans l’exécution du militant des droits de l’Homme, écrivain et écologiste nigérian Ken Saro-Wiwa, pendu en 1995 par le régime militaire de l’ancien président Sani Abacha. Kan Saro-Wiwa a été pendu en compagnie de treize autres militants, accusés d’attroupement «illégal» devant un site pétrolier que le régime avait à l’époque interdit. Pour éviter un embarrassant procès qui aurait pu lui coûter environ 150 millions de dollars, la compagnie Shell a accepté dernièrement de payer 15,5 millions de dollars pour les proches de Ken Saro-Wiwa. La compagnie anglo-néerlandaise qui a clamé son innocence, au lendemain de l’annonce aux Etats-Unis de l’accord à l’amiable, avait déclaré n’avoir «rien à voir dans les violences qui se sont déroulées», via un communiqué dans lequel elle a affirmé avoir fait «un geste humanitaire» en versant cet argent. L’indemnisation des victimes de la dictature militaire des années 1990 n’a pas réussi à calmer le MEND qui a commis de nouveaux actes de sabotage des oléoducs. Le Mouvement est également resté sourd aux appels à l’amnistie du président nigérian Umaru Yar’Adua, l’invitant à déposer les armes avec la garantie de ne faire l’objet d’aucune poursuite judiciaire.
Le rapport accablant d’Amnesty International
Le refus du MEND à déposer les armes pourrait s’expliquer par le fait que ce groupe profite de cette situation pour exercer le commerce illicite des armes et de drogue qui prospère dans cette région située dans le golfe de Guinée, considéré comme la plaque tournante du trafic des armes de guerre et de drogue, interconnecté avec les groupes mafieux de l’Amérique latine. Cela ne pourrait pas toutefois justifier le refus du MEND à renoncer à la lutte armée qu’il a entamée en 2006 suite à l’échec de toutes les tentatives menées auprès des autorités nigérianes depuis une dizaines d’années. Le récent rapport annuel qui a été publié le 30 juin dernier par l’organisation non gouvernementale Amnesty International (AI) expliquerait en partie la ténacité du MEND à poursuivre sa lutte armée et à faire fi de tous les appels du président nigérian à la signature d’un éventuel accord de paix. Dans un volumineux document de 143 pages, disponible en anglais sur le site Internet de l’organisation, AI a affirmé que «l’industrie pétrolière du delta du Niger [Nigeria] a entraîné, pour la majorité des personnes des zones concernées, la paupérisation, les conflits, les atteintes aux droits humains et le désespoir». Le Nigeria qui compte plus de 150 millions d’habitants, dont une trentaine de millions sont installés dans la zone du delta du Niger, est accusée par AI d’être un pays où les autorités gouvernementales sont corrompues à tous les niveaux de l’administration et où les services de sécurité sont accusés aussi de violence et d’atteinte aux droits de l’Homme. «Des membres de la police se sont rendus coupables de violations des droits fondamentaux, notamment d’exécutions extrajudiciaires de détenus et de personnes qui refusaient –ou n’avaient pas les moyens– de verser un pot-de-vin. Ils avaient aussi régulièrement recours à la torture lors de l’interrogatoire de suspects. Plus de 700 prisonniers, dont des centaines avaient été condamnés à l’issue de procès inéquitables, étaient sous le coup d’une sentence capitale», peut-on lire dans un extrait de la version française du rapport d’AI qui a estimé que «le système judiciaire devait être réformé de toute urgence, les prisonniers étant détenus dans des conditions épouvantables pendant des années dans l’attente de leur procès». L’ONG qui n’a manifesté aucune allégeance au régime nigérian, dont l’actuel président a été élu à l’issue d’un scrutin entaché de fraude et d’irrégularités, a réaffirmé que «la pauvreté généralisée était largement attribuée à la corruption. Le taux de mortalité maternelle, extrêmement élevé, était d’un cas pour 100 naissances d’enfants vivants. Le droit à un logement convenable était largement bafoué. Plus de deux millions de personnes avaient été victimes d’expulsions forcées depuis 2000». L’ONG qui est basée à Londres a accablé aussi bien l’Etat nigérian que la société Shell dans la partie de son rapport consacrée au volet de l’activité pétrolière dans le delta du Niger. Dans un communiqué publié le 30 juin dernier, AI a déclaré que «le delta du Niger constitue un exemple frappant du manque de responsabilité d’un gouvernement envers son peuple, et d’entreprises multinationales n’ayant pratiquement aucun compte à rendre quand leurs activités portent atteinte aux droits humain », citant Audrey Gaughran, spécialiste de la responsabilité des entreprises en matière de droits humains. «Les populations vivant dans les zones de production du pétrole dans le delta du Niger doivent utiliser une eau polluée pour boire, cuisiner et se laver. Elles consomment du poisson contenant des hydrocarbures et d’autres toxines (lorsqu’elles ont la chance de trouver du poisson), et les terres qu’elles utilisent pour l’agriculture sont détruites. Après les déversements de pétrole, elles inhalent des vapeurs d’hydrocarbures, du gaz et d’autres polluants. Les gens se plaignent de problèmes respiratoires et de lésions cutanées –et pourtant, ni le gouvernement ni les compagnies pétrolières ne cherchent à contrôler les conséquences humaines de la pollution par les hydrocarbures», a ajouté le communiqué.
La paix au delta du Niger n’est pas pour demain
Le gouvernement nigérian, à travers ce rapport et l’état des lieux qui a été fait par d’autres organisations écologistes et humanitaires, devrait réfléchir à une autre solution que la répression d’une population qui n’a même pas de quoi se nourrir et se soigner. La lutte contre la corruption et l’amélioration des conditions de vie des populations vivant dans le delta persuaderaient peut-être les groupes rebelles à déposer les armes. Mettre fin au diktat des multinationales qui bradent les richesses du pays, en soutenant, selon certaines ONG, la dictature locale à rester au pouvoir constituerait un pas d’une grande importance pour le pays. C’est la seule solution, estiment les rebelles et les populations appauvries du delta, qui signerait la fin de la violence dans cette zone pétrolifère où les actes de sabotage des puits, des gazoducs, des oléoducs et autres installations pétrolières se poursuivent à un rythme effréné depuis quelques jours. Cela sans compter le nombre impressionnant de bateaux pétroliers capturés dans le golfe de Guinée et leurs membres d’équipage kidnappés, dont certains ont été exécutés et d’autres libérés moyennant une rançon. Il faut noter que de nouveaux gisements de gaz et de pétrole ne sont toujours pas exploités et leurs capacités de production sont considérées comme importantes. Le Nigeria espère gagner beaucoup d’argent dans les années à venir grâce au secteur pétrolier qui attire des sociétés originaires des quatre coins du monde. La situation géographique stratégique du pays qui donne sur l’océan Atlantique constitue un avantage pour certaines sociétés, notamment Shell, Chevron et Total, ce qui expliquerait leur soutien logistique et financier tacite aux dictatures militaires qui se sont succédé à la tête de l’Etat nigérian. Cela pourrait aussi expliquer le silence des pays occidentaux devant le drame vécu par le peuple nigérian qui a eu recours aux armes pour faire entendre sa douleur et son désespoir.
L. M.
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