Après l’accession de Saad Hariri au poste de Premier ministre
Quel gouvernement pour le Liban ?
Par Moumene Belghoul
Ironie de l’histoire. Quatre années après l’assassinat de Rafic Hariri dans un attentat d’une violence inouïe, son fils Saad devient Premier ministre du Liban. Le chef de la majorité libanaise est ainsi chargé depuis samedi dernier par le Président de former un gouvernement qui ne pourrait faire l’économie d’être d’union nationale. Hariri s’est engagé à rassembler les forces libanaises rivales, y compris le puissant Hezbollah, dans un cabinet qui pourrait gérer les affaires du Liban avec le minimum d’accrocs. La décision de nommer le fils Hariri au poste de Premier ministre était attendue. Une majorité des députés même au sein de l’opposition lui étaient favorables. Sa coalition du 14-Mars soutenue par les capitales occidentales et par l’Arabie saoudite a réussi à glaner 71 voix sur 128 lors des législatives du 7 juin, contre 57 pour le camp mené par le Hezbollah. La victoire aux législatives continue à produire son effet de plus en plus entraînant dans la politique libanaise. Soutenu pour le poste de Premier ministre par tous les députés de son camp, Hariri a surtout reçu l’appui des députés du mouvement chiite Amal que dirige le président du Parlement Nabih Berri. Ce dernier qui a été reconduit jeudi à la présidence du Parlement, a déclaré avoir appuyé la candidature de Hariri à la condition qu’il forme un véritable gouvernement d’union nationale. Bien que le Hezbollah et le mouvement de son allié
chrétien Michel Aoun se soient abstenus de voter pour Hariri, un accord tacite semble faire également l’unanimité entre les deux camps qui s’opposent au Liban. La composition du gouvernement a été abordée par Hariri et le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, lors de leur première rencontre depuis octobre. Selon le système de partage du pouvoir spécifique au pays du Cèdre, le poste de Premier ministre est réservé à un sunnite, celui de président de la République à un chrétien et celui de président du Parlement à un chiite. Un système en vigueur pour préserver le fameux «consensualisme». Saad Hariri aura désormais la lourde tâche de constituer un gouvernement qui satisfasse la majorité comme ses rivaux du Hezbollah. La tâche sera ardue. La majorité refusant que la minorité dispose d’un droit de blocage dans les grandes décisions. La menace est permanente. Le bras de fer qui dure depuis quatre ans entre les deux camps antagonistes avait provoqué en mai 2008 des affrontements ayant entraîné une centaine de morts et fait surtout craindre un retour à la guerre civile de triste mémoire. Rafic Hariri qui n’avait alors aucune expérience en politique a repris le flambeau politique de son défunt père. L’assassinat de Rafic Hariri avait bouleversé le paysage politique. L’onde de choc a porté pour la première fois au pouvoir une coalition anti-syrienne, après une tutelle syrienne de 30 ans. Pourtant de son vivant, son père considéré comme l’architecte de la reconstruction du Liban après les années de guerre civile avait tout fait pour garder sa famille loin de la chose publique, afin d’éviter toute accusation de népotisme. Saad Hariri fils se retrouve toutefois à l’avant-garde du mouvement. Pourtant, cet homme à la d’Artagnan était avant 2005 loin de s’imaginer une telle évolution de l’histoire. C’était un homme d’affaires établi à Riyad, où sa famille entretient de bonnes relations avec la famille royale. Saad Hariri, qui a également la nationalité saoudienne, dirigeait Saudi-Oger, l’entreprise de travaux publics grâce à laquelle Rafic Hariri avait fait fortune. Mais après l’assassinat de ce dernier dans un attentat qui a tué 22 autres personnes à Beyrouth en février 2005, le fils reprend le flambeau politique du père. Ses qualités de diplomate et son charisme lui ont tracé un destin politique singulier. Le camp qu’il mènera arrachera deux victoires aux législatives libanaises. «Le jeune leader a hérité en 2005 d’une formidable machine politique et de l’énorme capital de ferveur populaire qui s’est manifestée au Liban après l’assassinat de son père», écriront les biographes. Les campagnes électorales de 2005 et de 2009 ont constitué son intronisation dans le paysage politique de son pays. En juin 2005 après la victoire aux législatives, il décline le poste de Premier ministre et se contente d’être chef de la majorité parlementaire, attendant son heure. Prônant une posture des plus critiques, il ne ratera pas une occasion de dénigrer Emile Lahoud, président d’alors et proche de Damas. Il fustigera toutes les personnalités libanaises soupçonnées d’accointances avec la Syrie. Il laissera la gestion du pouvoir au Premier ministre Fouad Siniora, fidèle parmi les fidèles à son défunt père. Il sera reçu par certains dirigeants du monde, notamment américains, comme un chef d’Etat. Le pays du Cèdre qui émerge globalement de trente ans de guerre civile et de soubresauts politico-religieux, vient de vivre des élections législatives dont le déroulement et le résultat ont étonné les plus lucides des observateurs. Considérée jusqu’à la veille du scrutin comme une déferlante difficilement «contrôlable», l’alliance du Hezbollah et de la formation chrétienne du général Aoun a accepté sportivement sa défaite, salué les vainqueurs et annoncé être disposée à travailler avec la majorité pour le bien du pays. Le réalisme du Hezbollah confirmera son caractère de parti national soucieux de la stabilité du pays et non d’appendice de l’Iran, comme l’accablent ses adversaires. Son attitude sereine est peut-être une volonté de l’insertion dans un système politico-communautaire certes archaïque et fragile mais pluraliste où sunnites, chiites et maronites sont capables de fonder leur coexistence sur des compromis plutôt que sur la périlleuse exclusion.
M. B.
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