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Source de conflits et de tensions sociopolitiques

L’eau : un enjeu géostratégique au Moyen-Orient

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Synthèse de la Rédaction internationale

Hier, s’est ouvert à Alger le Conseil des ministres arabes de l’Eau. Il s’agit pour ce conclave important d’adopter une position commune arabe sur le monopole  des ressources hydriques au Moyen-Orient, qu’a Israël privant ainsi des peuples entiers de cet élément vital et nourrissant un conflit déjà exacerbé par la spoliation des terres arabes. A travers ce document, un éclairage est jeté sur la problématique de l’eau à l’échelle mondiale et un focus particulier sur l’enjeu de l’eau au Moyen-Orient.
La consommation humaine d’eau a doublé depuis 35 ans. Selon les estimations, elle aurait sextuplé depuis 100 ans, et cette augmentation ne tiendrait pas uniquement à la croissance démographique puisque la population mondiale n’est passée que du simple au triple au cours de la même période. 
Cette consommation accrue –conjuguée à une gestion de la ressource qui laisse à désirer– est à l’origine d’une multitude de problèmes, notamment :
- le manque d’accès à l’eau potable dans certains pays ;
- la pollution et l’insalubrité de l’eau ;
- la sous-alimentation chronique découlant d’un manque d’eau en agriculture ;
- la destruction d’habitats naturels par suite de constructions hydroélectriques.
A l’heure actuelle, l’eau douce disponible (qui comprend les eaux de surface et les eaux souterraines) à l’échelle mondiale représente un volume total d’environ 40 000 km3 par an. En 1995, on a estimé à 3 800 km3 (environ 10%) le volume prélevé –dérivé ou pompé– à des fins humaines. De ce volume, 2 000 km3 font l’objet d’une consommation directe, et le reste est rejeté dans l’environnement après avoir servi à diverses fins.
Selon des analyses effectuées en 1995 par le Conseil mondial de l’eau (CME), si les politiques en vigueur ne changent pas et que la tendance économique demeure à la hausse, comme on le prévoit, le besoin d’eau augmentera considérablement d’ici à 2025. La consommation d’eau pourrait, alors, se situer entre 4 300 et 5 200 km3 et entraîner un «stress hydrique» énorme à l’échelle mondiale, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine. De plus, compte tenu de la croissance démographique mondiale, le volume d’eau annuel moyen disponible par habitant baissera, passant de 6 600 m3 aujourd’hui à 4 800 m3 en 2025.
Une partie de la problématique tient au fait que les ressources hydriques disponibles ne sont pas toutes accessibles ou utilisables. En effet, une grande partie est située dans des lieux peu accessibles et peu peuplés, notamment certaines régions du nord du Canada, l’Alaska et le bassin de l’Amazone. En outre, de
nombreux bassins fluviaux tropicaux ne renferment une grande quantité d’eau que durant de courtes périodes de l’année.
Par contre, des problèmes liés à la gestion de l’utilisation de l’eau peuvent expliquer qu’elle soit moins disponible ailleurs dans le monde, notamment dans les bassins fluviaux tempérés de plusieurs pays du Nord. L’utilisation anthropique intensive –outre la consommation qu’elle implique– pollue la ressource hydrique, aussi bien superficielle que souterraine, ce qui rend l’eau de bonne qualité plus difficile à trouver.
Bref, selon les résultats et les analyses rendus publics par le CME, il ne fait aucun doute qu’une crise de l’eau existe déjà à l’échelle mondiale.
Elle résulterait en grande partie non pas d’une pénurie, mais plutôt d’une mauvaise gestion, et des millions de personnes en souffrent actuellement. De l’avis du Conseil, il est donc urgent d’adopter des politiques de gestion durable des ressources en eau et de la production alimentaire. Il préconise donc cinq grandes mesures qui permettraient d’instaurer une telle gestion d’ici à 2025 :
- participation de toutes les parties intéressées à une gestion intégrée de l’eau ;
- tarification de tous les services reliés à l’eau en fonction de la totalité des coûts ;
- augmentation du financement public pour la recherche et l’innovation ;
- renforcement de la coopération à l’intérieur des bassins fluviaux internationaux ;
- accroissement massif des investissements dans le domaine de l’eau.
Ces mesures devraient aider à atteindre divers objectifs, notamment :
- la conservation des écosystèmes aquatiques ;
- la production et l’accessibilité accrues de la nourriture à l’échelle planétaire ;
- une plus grande responsabilisation des collectivités pour ce qui est de gérer l’eau potable.

L’eau au Moyen-Orient
Les divers conflits du Moyen-Orient sont sous-tendus et parfois exacerbés par un enjeu vital dans cette région aride : l’eau.
Tous les pays arabes de la région sont confrontés à une pénurie qui est en passe de devenir extrêmement grave sous l’effet de trois facteurs : le taux de croissance démographique combiné à une forte urbanisation, la mise en œuvre d’ambitieux projets de développement agricole nécessitant une importante irrigation et, enfin, la dégradation des ressources existantes (salinisation des nappes phréatiques, par exemple).
Le contrôle des ressources en eau est donc une nécessité vitale pour ces Etats et les a conduits à élaborer des stratégies visant à s’approprier les grands réservoirs d’eau aux dépens de leur(s) voisin(s). Cette raréfaction de l’eau et ses enjeux imposent une relecture des conflits de la région, notamment entre Israël et les Etats arabes.
Partant du nord de la zone moyen-orientale pour descendre jusqu’à l’Afrique orientale, citons :
- la dispute Irak/Syrie/Turquie à propos de l’Euphrate et, dans une moindre mesure, du Tigre ;
- le détournement par Israël depuis 1982, sur le territoire libanais, des eaux du Litani ;
- le litige entre Israël, la Syrie et la Jordanie à propos du Jourdain et de son principal affluent, le Yarmouk ;
- l’enjeu du partage des nappes aquifères palestiniennes entre Israël et les territoires palestiniens ;
- la tension constante entre pays riverains du Nil, particulièrement l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie.
Les deux régions les plus sensibles actuellement sont le bassin du Jourdain et la vallée de l’Euphrate.
Dans le premier cas, Israël dont les premiers colons sont originaires d’Europe centrale, beaucoup plus humide, a développé depuis sa création, en 1948, un type de société utilisant largement les ressources en eau : Israël utilise 540 m³ d’eau par habitant, soit cinq fois plus que ses voisins. 75 % de cette eau est utilisée par le secteur agricole. Pour satisfaire ces besoins, Israël s’est d’abord tourné vers le Jourdain, construisant une conduite amenant l’eau du fleuve jusqu’au nord du Neguev. Un programme plus ambitieux aurait dû, de fait, détourner l’essentiel des eaux du fleuve au seul profit d’Israël, mais les pressions exercées par les Etats-Unis, en 1953, y ont mis un point d’arrêt. La tension persistera, cependant, jusqu’à l’éclatement de la guerre des Six-Jours, en juin 1967, laquelle mettra un terme aux projets hydrauliques des Etats arabes et permettra à Israël d’établir son contrôle sur les principales sources du Jourdain.
Depuis 1967, Israël a élaboré une législation rigoureuse limitant le droit des populations arabes (Druzes du Golan et Palestiniens de la rive occidentale) d’utiliser l’eau des territoires occupés (interdiction de creuser des puits, quotas). Depuis 1967, l’eau y est d’ailleurs déclarée «ressource stratégique sous contrôle militaire».
Israël exploitant déjà aujourd’hui environ 98% des ressources en eau sous son contrôle, il sera obligé à terme d’opérer un choix : soit détourner une partie du volume destiné à l’agriculture vers des fins domestiques, soit optimaliser les ressources existantes mais à un coût forcément très élevé, soit s’emparer de nouvelles ressources aux dépens des pays voisins, notamment du Liban et de la Jordanie, au risque de provoquer une nouvelle guerre.
Le partage des eaux de l’Euphrate et, dans une moindre mesure, de celles du Tigre, est aussi source de tensions importantes entre la Turquie, qui les avaient peu utilisées jusqu’à présent, et ses voisins arabes, la Syrie qui a des projets d’irrigation importants, et l’Irak, utilisateur traditionnel des deux fleuves.
Le gouvernement d’Ankara a lancé à l’hiver 1991, après la guerre du Golfe, un projet d’«aqueduc de la paix» qui prévoirait, à partir de deux rivières se jetant en Méditerranée au sud de la Turquie, la construction de deux pipe-lines, l’un traversant la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite, l’autre devant fournir l’eau aux autres Etats du Golfe en desservant d’abord le Koweït.
La Turquie envisage de pouvoir se faire payer en pétrole par certains pays, mais ce projet rencontre la réticence des pays du Golfe à se placer en situation de dépendance pour une ressource aussi stratégique. Ces pays n’oublient pas le sort réservé dans les dernières années aux divers oléoducs reliant l’Irak à la Méditerranée : durant la guerre Iran-Irak, la Syrie a coupé l’alimentation de l’oléoduc amenant le pétrole irakien à Banyas et la Turquie a fermé, en 1990, les deux nouveaux oléoducs amenant ce même pétrole à Dortyol.
Les divers projets -cet «aqueduc de la paix» proposé par la Turquie et l’idée d’un «canal de la paix» entre l’Egypte et Israël pour y amener l’eau du Nil- tendant à résoudre ce problème de la raréfaction des ressources hydrauliques dans ces différents pays prouvent combien cet élément naturel qu’est l’eau en a détrôné un autre, le pétrole, et combien cette pénurie croissante risque de provoquer une radicalisation des conflits existants et même d’en déclencher d’autres. 

R. I.

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