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Les fondements conjoncturels et structurels de la décision

Pourquoi et comment Israël a décidé la guerre contre le Hamas

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Par Louisa Aït Hamadouche 

Pour un grand nombre d’observateurs et d’experts sur les questions relatives à Israël, sa défense et sa sécurité, la guerre lancée
contre Ghaza n’est pas une surprise. Elle correspond même aux exigences constantes de la politique de défense de cet Etat.
La doctrine stratégique israélienne est fondée sur trois principes cardinaux :

  • Frapper préventivement l’ennemi ;
  • Engager l’ennemi rapidement par une action de mouvement et de concentration s’appuyant sur l’artillerie et la force aérienne (guerre éclair) ;
  • Sanctuariser le territoire israélien en assurant la suprématie aérienne et nucléaire («doctrine Begin») et en portant les combats en
    territoire ennemi
    .

Toute la question est maintenant de savoir si ces trois objectifs sont réalisables à travers la guerre menée contre les Palestiniens de Ghaza. L’un des éléments de réponse se trouve dans les points faibles et les points forts de la politique israélienne.

Premier point faible : l’opinion publique
L’évolution de l’opinion publique en sa défaveur a contribué à créer quelques divisions internes. Rappelons que des mouvements pacifistes ont critiqué cette guerre et la façon dont elle est menée. Aussi, les dirigeants israéliens commencent-ils à montrer quelques signes de divergence. Ceux-ci ne concernent pas la justification de l’offensive, mais juste la poursuite et l’extension de l’offensive. Ces divisions ne sont pas étrangères aux craintes liées au risque élevé d’enlisement et de pertes humaines dans une situation de combats en milieu urbain. Or, l’expérience montre que l’opinion publique israélienne se retourne contre ses dirigeants dans ce type de situation. A titre d’illustration, rappelons qu’un rapport, succédant à la guerre contre le Liban en 2006, a révélé que «la population et les soldats n’avaient plus aucune confiance en l’armée israélienne. Seuls 25% des réservistes maintenaient leur confiance en l’état-major».
Les images diffusées par les télévisions arabes et les bilans de plus en plus élevés des victimes ont fini par briser le mur d’isolement qu’Israël voulait imposer sur sa guerre contre Ghaza. Les critiques commencent à fuser, y compris dans les médias de pays où le soutien à Israël est particulièrement fort, comme c’est le cas en France. D’où la multiplication des appels à manifester et les protestations dans le monde. Jimmy Carter, ancien président des Etats-Unis et prix Nobel de la paix, a publié un article dénonçant une «guerre inutile». En France, le chef du gouvernement a fini par juger «intolérable» la situation humanitaire à Ghaza. «Rien ne justifie les souffrances qui sont aujourd’hui imposées aux populations civiles qui vivent enfermées dans la bande de Ghaza.» Au niveau des médias, Jean Daniel, du Nouvel Observateur, brandit son appartenance juive pour dénoncer son «indignation et [sa] révolte devant une telle régression».  Le Vatican a suscité une véritable polémique avec Israël, en affirmant que la bande de Ghaza sous les bombes était devenue «un immense camp de concentration». Pour le cardinal Martino, auteur de cette comparaison, qui a piégé Israël dans ce qu’il considère comme sacré, «la population de Ghaza vit encerclée dans un mur qu’il est difficile de percer, dans des conditions qui vont à l’encontre de la dignité humaine». Plus diplomate, Benoît XVI a, quant à lui, affirmé que «l’option militaire n’était pas une solution» pour résoudre le conflit.
Au-delà de cette conjoncture, la politique israélienne est ouvertement critiquée, y compris en Israël et en Occident. Au niveau intérieur, l’amiral Ami Ayalon a créé avec Sari Nousseibeh, président de l’université (palestinienne) El Qods, un mouvement pacifiste «Le recensement national», qui appelle Israéliens et Palestiniens à l’existence de deux Etats le long des frontières de 1967. En 2007, Ayalon a été candidat à la direction du Parti travailliste, mais a été battu de justesse par Barak, grâce aux suffrages des militants... arabes. Ces derniers avaient été, il est vrai, abreuvés de promesses par le général Fouad Ben Eliezer, un juif d’origine irakienne parlant arabe, qui s’était chargé d’obtenir pour Barak le vote de villages entiers.
Aux Etats-Unis, en juin 2007, l’Eglise méthodiste unie de Nouvelle-Angleterre a publié un rapport sur les entreprises identifiées comme
soutenant l’occupation israélienne. L’Eglise méthodiste unie est arrivée à la conclusion que Motorola soutenait de manière significative l’occupation israélienne de la Palestine. Plus précisément, «Motorola est engagé dans un projet de fourniture de systèmes de radar d’une valeur de 93 millions de dollars, destiné à améliorer la sécurité des colonies illégales de Cisjordanie implantées profondément à l’intérieur du territoire palestinien. Motorola a également un contrat d’une valeur de 90 millions de dollars par lequel il fournit à l’armée israélienne un système de télécommunications de pointe appelé ‘‘Montagne Rose’’. Sa filiale en Israël a signé un contrat pour développer les communications cryptées sans fil, en équipant les véhicules d’antennes à usage militaire dans les territoires occupés et dans d’autres régions éloignées. Motorola a des activités dans la Vallée du Jourdain sur des terres occupées».
De plus, les fusibles Motorola déclenchent les bombes israéliennes. Le fusible 980 de proximité à basse altitude augmente de façon spectaculaire l’efficacité des munitions contre «des cibles faciles et légères». Un deuxième type, le fusible 560 de proximité à haute altitude est utilisé pour les bombes à fragmentation que l’armée israélienne a intensivement utilisées au Liban en 2006. Le 29 janvier 2008, Amnesty International a exhorté le gouvernement israélien à fournir les cartes détaillées et les coordonnées des zones dans le Sud-Liban où ses forces ont tiré des centaines de milliers de bombes à fragmentation. Les bombes à fragmentation sont une grave menace pour les civils, parce que les bombes qui n’ont pas explosé transforment le terrain en un champ de mines. Un troisième type de fusible, le fusible à retardement de l’Impact 260A, est conçu pour survivre à une pénétration dans une cible difficile à atteindre, comme un bunker en béton.
Le fusible est utilisé dans ce qu’on appelle les bombes «tout usage».

Les déficiences de la prise de décision
Est-il nécessaire de rappeler que dans le processus de prise de décision en Israël, les militaires ont toujours joué un rôle important. Jusqu’à la fin des années 1970, le Parti travailliste était largement dominant et le haut commandement de l’armée tout aussi largement affilié. Quand la droite nationaliste arrive au pouvoir en 1977, des généraux de droite s’installent dans les hautes sphères, aux côtés d’officiers issus du camp national-religieux. Désormais, 40% des jeunes officiers nouveaux portent la kippa, relève Amnon Kapeliouk.  La droite et les religieux collaborent de façon particulièrement efficace à l’extension de la colonisation. Le travail est parfaitement divisé. L’armée confisque les terres pour de prétendues raisons de sécurité, et les religieux organisent la colonisation et le peuplement non officiellement autorisés. Plus de colonies implique plus de sécurité et les barrages routiers se sont multipliés. En 2007, un rapport des Nations unies révèle que le nombre de barrages a atteint 572, soit une augmentation de 52% par rapport aux 373 barrages qui existaient en août 2005. Partant du fait que l’armée a construit un mur supplémentaire sur le trajet original rejeté par la Cour suprême israélienne, Hagai Alon, conseiller du ministre de la Défense, estime que l’armée israélienne «agit en rupture avec la politique du gouvernement et se conduit comme si elle était l’armée des colons». Liée aux questions de sécurité, l’information dite secrète est l’un des puissants moyens de pression de l’institution militaire sur le gouvernement. L’offensive contre le Liban a été imposée de cette façon, de même que le bombardement d’un objectif en Syrie en septembre 2007. Ces pressions ont atteint leur paroxysme en 1967, lorsque l’état-major était sur le point de commettre un coup d’Etat. Il avait, ni plus ni moins, présenté un ultimatum au Premier ministre de l’époque, Levi Eshkol, pour qu’il autorise une guerre «préventive» contre l’Egypte de Nasser. En résumé, conclut Réouven Pedatzur, l’influence de l’armée sur le politique est trop importante et se traduit par une préférence pour le recours à la force au détriment de la recherche de solutions alternatives diplomatiques. Il convient donc de redonner une place centrale au politique dans la définition des grands axes stratégiques israéliens.
Par ailleurs, l’institution militaire est exigeante. Ehoud Barak, ministre de la Défense, a demandé la formation de deux brigades supplémentaires d’infanterie afin, argue-t-il, de compenser le nombre de jeunes exemptés du service militaire obligatoire. Un nombre évalué à 25% des jeunes, dont la moitié le sont pour des raisons religieuses. La seconde justification correspond à la nécessité de mêler la technologie à l’élément humain, nécessaire tant d’un point de vue du renseignement que de la présence sur le terrain. Pour répondre à de telles demandes, il faut de l’argent. Beaucoup d’argent. D’où est-il puisé ? En mai 2007, la commission Brodet a publié un rapport approuvant une augmentation des dépenses de 13 milliards d’euros sur dix ans. A quoi elle a ajouté 1,4 milliard pour couvrir les dépenses de la seconde guerre du Liban. Un peu plus tard, les Etats-Unis annonçaient une augmentation de l’aide militaire à Israël, soit 21 milliards d’euros sur dix ans affectés directement au budget de la défense.

Premier point fort : les réformes post-2006
Reconnue comme une défaite militaire, la guerre de 2006 a été utilisée pour introduire des révisions et des réformes au sein de l’armée israélienne. Le général Gaby Ashkenazi, chef d’état-major, a largement incarné ces changements. Selon Pierre Razoux, spécialiste de l’histoire de l’armée israélienne, celle-ci revient aux fondamentaux de la guerre aéroterrestre, telle qu’elle les pratiquait jusqu’en 1982, lors de la première guerre du Liban. Ainsi est-elle revenue à la coordination traditionnelle entre l’aviation et les forces terrestres et réappris le combat d’infanterie, après avoir re-motivé «les cadres qui ne restent plus à l’arrière pour commander derrière leurs ordinateurs». Ainsi l’establishment a-t-il procédé à une remise en condition opérationnelle et logistique de l’armée. Gerald Steinberg, professeur à l’Université de Bar-Ilan, a rappelé qu’il est, entre autres, indispensable d’«améliorer l’entraînement et la formation des officiers, souligner les valeurs d’engagement».
Dans le cadre de l’amélioration de sa force de frappe aérienne, l’armée de l’air israélienne a décidé d’acquérir le nouveau F22. Le F-22 Raptor est un avion de chasse furtif construit par Lockheed pour l’USAF. Le F22 n’est entré en activité qu’en décembre 2005 au sein de l’US Air Force. 183 exemplaires ont été commandés pour un prix de vente d’environ 150 millions de dollars l’unité. De par son poids
et sa puissance, le F22 Raptor permettrait une supériorité aérienne face au Rafale ou au Grippen. Le Congrès avait interdit sa vente à l’étranger. Israël est l’exception. Le point fort du F22 Raptor c’est qu’il est indétectable. En effet, par sa structure composite, sa forme, sa couleur, il serait indétectable par les radars modernes, notamment les radars russes dont sont équipés les voisins d’Israël. Même les missiles air-air qu’il transporte sont maintenus dans les soutes de l’avion pour conserver cette avantage d’être indétectable. Au moment du tir, les missiles sont éjectés des trappes en moins d’une seconde. En plus de dissimuler sa signature radar, le F22 peut cacher également sa signature infrarouge.
Le deuxième axe de la réforme concerne la révision du processus de décision militaire. A ce propos, le général de réserve Udi Shani a fortement critiqué Dan Haloutz, chef d’état-major durant le conflit contre le Liban,  en affirmant qu’il avait ignoré les conflits d’opinion entre hauts responsables. D’où le manque de communication et de coordination entre les responsables militaires.
Le troisième axe relève des relations entre pouvoir politique et militaire.
L’autre élément de réforme concerne le renseignement et le strict contrôle de l’information. D’où l’interdiction faite aux médias étrangers de pénétrer à Ghaza. En 2006, en revanche, de nombreuses fuites avaient eu lieu. «Les ordres sont stricts et l’état-major a interdit l’usage du téléphone portable aux militaires.» De plus, affirme Pierre Razoux, «Israël dispose d’un renseignement remarquable à Ghaza, un territoire qu’il a occupé pendant 35 ans. Il bénéficie de sources humaines palestiniennes, notamment de la part du Fatah». Quant au rappel des réservistes, il s’est fait de façon ciblée et non aléatoire, comme c’était le cas auparavant. Relevant du volet technologique du renseignement citons le lancement du satellite espion Ofek 7-, suivi d’un autre satellite espion, TecSar, développé par Israël Aerospace Industries (IAI). D’un poids de 300 kilos, TecSar est le premier satellite israélien possédant la technologie SAR (Synthetic Aperture Radar) et pourra surveiller les installations nucléaires iraniennes. La technologie SAR est développée par la société Elta, filiale d’IAI. Grâce à cette technologie, le satellite TecSar est capable de transmettre des images de haute précision quelles que soient les conditions climatiques.

Innovations militaires dans la défense et l’attaque
Le complexe militaro-industriel israélien c’est aussi de la recherche et de l’innovation. Ainsi, en coopération avec l’Allemagne, Israël met au point un nouveau système de détection de missiles nucléaires. «Bluebird» est ainsi capable de distinguer en pleine course la nature conventionnelle ou pas d’engins balistiques. Développé à partir du prototype d’une sonde aérienne infrarouge, «Bluebird» est un projet conçu conjointement par des ingénieurs allemands et israéliens. Il s’appuie sur l’hypothèse qu’une attaque balistique iranienne s’accompagnerait du lancement de leurres pour induire en erreur les missiles Arrows ou Patriot qui seraient alors mis à feu par Israël comme moyen d’interception. Classé secret défense, ce système est développé pour renforcer les capacités d’Israël à faire face à une attaque nucléaire sur son sol. Il s’ajoute au puissant radar américain X-Band, livré récemment par le président George W. Bush en guise de cadeau de départ de la Maison-Blanche.
Autre nouveauté, des gilets pare-balles particuliers. Mofet Etzion est reconnu comme le leader mondial des blindages légers améliorés (LIBA pour Light Improved Ballistic Armor). Etablie en 1995, Mofet a conçu un nouveau concept d’armure légère et souple, pouvant résister à des projectiles de perforation. L’autre particularité exclusive, cette armure est facile à réparer sur le terrain. Le LIBA est composé d’un blindage à base de céramiques sous la forme d’une mosaïque de petites pièces cylindriques interchangeables enfermées dans une gaine souple de polymères. La forme de ces cylindres est spécialement conçue pour retourner vers le projectile une partie de l’énergie dégagée. De même, la structure de mosaïque permet à chacun des cylindres de céramique de s’épauler afin de disperser la charge de l’impact. Résultat : une armure bien plus résistante et 30% plus légère.
Toujours concernant les combats terrestres, les chercheurs du Technion et de la défense ont développé une approche qui réduit les coûts et la durée de développement du nouveau véhicule blindé lourd «Nameré», basé sur la même plate-forme que le char d’assaut «Merkava», construit en Israël.
La méthode utilise une série de tests de système blindé avec des modèles réduits, au lieu des séries traditionnelles de tests plus nombreux avec des modèles réels. Economie de temps et d’argent.
Ce projet est directement lié aux échecs essuyés par les tanks Merkava car endommagés par de fortes charges explosives sous leur partie ventrale, au début de 2002.

Point fort structurel : l’économie de la guerre
L’institution militaire est grosse consommatrice de budget mais elle contribue aussi à l’alimenter à travers son industrie et sa production.
Avec 10 milliards de dollars de ventes à des pays étrangers en tout juste deux ans, Israël se classe comme quatrième puissance exportatrice d’armes au monde derrière les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne. D’après le ministère de la Défense, les contrats d’armements décrochés par Israël entre 2007 et 2008 ont atteint des records, notamment auprès de clients privilégiés comme l’Inde et les Etats-Unis, dont les divers achats ont rapporté à Israël près de 3 milliards de dollars. Signalons que la plupart des armements exportés par Israël ont été des systèmes de radar, des drones, ainsi que des missiles anti-tanks.
Au premier semestre de 2008, l’industrie militaire confirmait déjà son assise mondiale avec 5,3 milliards de dollars de ventes d’armes à des pays étrangers.
A titre comparatif, le chiffre était de 4,7 milliards pour tout l’exercice de l’année 2007. Pour comprendre l’importance de ces chiffres dans l’économie mondiale, il suffit de relever que pour chaque milliard de dollars enregistrés, ce sont 20 000 emplois qui sont générés.
Elisra Group, détenue en grande partie par Elbit Systems, a annoncé en décembre 2008 la signature d’un contrat de 60 millions de dollars portant sur la vente de système de surveillance aérienne à un pays européen. Ce système sera opérationnel en 2010. Elbit Systems possède 70% de l’entreprise, les 30% restants appartenant à IAI (and Israel Aerospace Industries Ltd.).
Elbit Systems avait annoncé plus tôt la signature d’un contrat de 10 millions de dollars avec un pays asiatique dont le nom n’a pas été dévoilé. Ce contrat porte sur la mise en place d’un système d’entraînement virtuel.
Ce système devra entraîner virtuellement les forces combattantes, notamment les fantassins, les artilleurs et les défenses anti-aériennes. Le système doit également permettre d’améliorer le contrôle du champ de bataille et la façon de faire des débriefings. 

L. A. H.

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