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En compagnie de Jean Sénac alias Yahia El Wahrani

L’anticonformisme de Sénac lui a valu la chape de silence sur son œuvre-vie

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Entretien réalisé par Azeddine Lateb

Parmi les poètes bannis d’Algérie, Jean Sénac alias Yahia El Wahrani est à lui seul la figure du poète maudit. Comme tous les justes, il est vite jeté dans les corbeilles de l’oubli. Pourtant, toute sa vie est vouée à l’amour d’une terre qu’il a tant désirée, d’un peuple qu’il a chanté avec une rare ardeur et d’une folle passion. Aussi bien en pleine guerre d’Algérie qu’après l’indépendance, cet amour n’est pas démenti malgré les trahisons et les lâchetés de certaines personnes qui ont préféré l’ignominie à la vérité, le mensonge à la poésie et surtout le pouvoir à la souveraineté. Nombreux sont ceux qui lui ont tourné le dos une fois l’indépendance acquise ; il a été chassé de la radio où il animait une émission sur la poésie, humilié, isolé dans une solitude tragique et puis assassiné. Il a célébré ce pays qui l’a vu naître sans relâche, contre les tenants de l’intolérance et jusqu’au bout, il n’a cessé de le rappeler. Poète, bâtard et homosexuel, il représentait un danger pour ce qui allait féconder le meurtre et faire du pays un immense cimetière, on l’a traîtreusement assassiné dans sa cave vigie, une certaine nuit du 30 août 1973 alors que la mer imprimait un magnifique ressac. Généreux et fraternel, ce poète charnel est parmi les rares personnes qui ont écouté les jeunes - ceux qui parlent de la jeunesse aujourd’hui doivent se rappeler de cet être et peut-être en tirer une leçon d’humilité -, c’est en les encourageant qu’il a réussi à publier la fameuse anthologie de la jeune poésie algérienne où figurent les noms de Youcef Sebti, Abdel Hamid Leghouati, Rachid Bey, Djamel Imaziten, Boualem Abdoun, Djamal Kherchi, Hamid Skif, Ahmed Benkemla, Rachid Boudjedra.Espérons qu’un jour, son pays, l’Algérie, le reconnaîtra dans son histoire, et ce, à travers la réédition de son œuvre et son enseignement. Car, c’est grâce à des êtres de la trempe de Sénac qu’un pays saura trouver un chemin vers le futur. C’est à ce prix que le pays exorcisera ses propres fantômes et se réconciliera avec lui-même.
Pour ce, nous avions croisé les témoignages de trois personnes qui l’ont côtoyé et aimé : le fraternel poète et peintre Hamid Tibouchi, Hamid Nacer-Khodja, le spécialiste de l’œuvre de Sénac, maître de conférences à l’université de Djelfa, auteur d’une thèse sur Sénac et Abdelhamid Laghouati, poète et peintre.

La Tribune : Quand et comment aviez-vous rencontré Sénac ?
HAMID NACER-KHODJA :
J’ai rencontré Sénac en octobre 1969 à Alger, chez lui, dans sa «cave-vigie». Je lui ai écrit pour lui demander ses poèmes lus dans l’anthologie de Denise Barrat, «Espoir et parole» (Paris, Seghers, 1963) – qu’il a aidé à préparer – et des poésies inédites du Haïtien René Depestre que j’ai écouté dans son émission «Poésie sur tous les fronts» consacrée à ce poète sous le titre séducteur «Nous faisons la révolution, donc nous existons». Il m’a remis les textes demandés et dédicacé son premier recueil, «Poèmes» (Paris, Gallimard, 1954). Et, suprême joie, il a lu mes premiers poèmes à la radio. J’avais à peine 17 ans. Nous sommes devenus rapidement amis et, à mesure de ma découverte de sa vie de luxure, c’est-à-dire de perpétuelles jouissances et de sempiternels désordres, une tacite suspicion s’instaure du fait de l’étroitesse de certains esprits calomnieux et médisants qui voulaient compromettre toute relation, y compris amicale, de Sénac. Et c’était très dur, compte tenu des pesanteurs politico-sociales de l’époque et de la doxa.

HAMID TIBOUCHI : Avant de le rencontrer, je connaissais déjà Jean Sénac pour l’avoir lu et pour avoir assez souvent écouté son émission radiophonique «Poésie sur tous les fronts» qu’on captait malheureusement très mal à Béjaïa où je vivais et où je finissais mes études au lycée.C’est vers la fin de l’année 1971, à Alger, à l’Ecole normale supérieure où j’étais alors élève-professeur, que je l’ai rencontré pour la première fois. Il venait de faire paraître, à Paris, sa fameuse Anthologie de la nouvelle poésie algérienne. Deux des poètes de cette anthologie, Hamid Skif et Youcef Sebti, étaient venus donner un récital de poésie à l’ENS, sans doute invités par Rachid Bey, normalien lui-même, qui faisait aussi partie de cette anthologie, mince et pourtant très substantielle. Ils étaient accompagnés de Sénac.Je venais de quitter Béjaïa et la maison familiale pour la première fois et j’étais alors affreusement timide et habité par cette chose indéfinissable que l’on appelle poésie. Je m’étonne encore d’avoir osé aller à la rencontre des deux poètes invités, muni de quelques-uns de mes textes, leur proposant ma participation au récital. Ils y jetèrent rapidement un coup œil et m’acceptèrent très simplement parmi eux. Sénac trônait dans la salle, au premier rang, avec sa barbe de patriarche. Sa présence, juste en face de moi, au lieu de m’intimider, compte tenu de sa notoriété, m’enhardissait au contraire, au point de me faire oublier toute timidité. Les textes plutôt intimistes que j’avais choisi de lire, il fallait de l’audace pour les lire en public : curieusement, je n’en manquais pas. A en juger par sa face illuminée, Sénac semblait apprécier. A la fin du récital, il me remit sa carte de visite, disant : «Passez donc me voir ; vos textes m’intéressent et je prépare une suite à mon Anthologie.»

ABDELHAMID LAGHOUATI : J’ai rencontré Jean Sénac en 1966, nous étions avec les peintres Martinez Denis et Mustapha Akmoun, des habitués de Jean Sénac.En lui rendant très souvent visite à son domicile à la villa Venezia, nous parlions de peinture, de poésie et des problèmes du moment de l’époque.

Quel souvenir gardez-vous de cette rencontre ?
HAMID NACER-KHODJA :
On ne sort pas indemne quand on rencontre Sénac, ne serait-ce qu’une fois. Par sa présence, son allant, sa fougue et son interminable bavardage, bref un comédien hors pair, il intimidait et en même temps irradiait une énergie prodigieuse. Il ne se payait pas de mots en se désignant de «Soleil fraternel», suivi d’un pictogramme, un soleil à cinq rayons. On est dans un état presque intemporel. Quand on sort de chez lui, bouleversé, transformé, tout le dehors paraît stupide, on a envie d’écrire vite les secousses telluriques ressenties.

HAMID TIBOUCHI : Je me souviens de Sénac comme de quelqu’un d’absolument intègre et qui avait un sens aigu de la justice. Un jour, je lui avais posé la question de savoir s’il croyait en Dieu. Sa réponse fut laconique : «Ça dépend des jours». Mais je me souviens de lui comme d’un saint, comme de quelqu’un en qui brûlait continuellement un feu sacré. Il avait une passion pour ceux qu’il appelait les voyous de la révolution : Rimbaud, Maïakovski, Essenine, Ginsberg, Voznessensky, les voyous de l’autogestion, les Vietnamiens, les Palestiniens, les Black Panthers… et les mystiques soufis. A l’instar de Ginsberg, il considérait tout être et toute chose ici-bas comme sacrés. Son œuvre riche et vigoureuse est sacrée. Sa parole, toujours vivante, est sacrée. Plus que jamais nous en avons besoin.

ABDELHAMID LAGHOUATI : Il y a eu à Alger un congrès qui devait se faire rencontrer tous les écrivains et poètes. Tous les jeunes poètes dont Jean Sénac ont été exclus de ce congrès car on estimait qu’on n’était pas les bienvenus, les responsables considéraient que nous étions l’équipe de ce grand poète. Nous avons donc réagi en publiant un article de contestation. J’ai été hélas l’un des derniers à le voir vivant, quinze jours avant sa mort, je l’avais accompagné en voiture d’Alger à Oran. J’ai eu l’honneur de photographier son enterrement malgré les risques politiques de cette époque. Jean Sénac repose dans la dignité dans son pays l’Algérie.

L’apport de Sénac ne serait-ce que sa générosité à votre génération est essentielle. Il est le premier à avoir préparé une anthologie sur les jeunes poètes de cette époque, ses émissions, etc. Qu’est-ce que Sénac vous a appris ?
HAMID NACER-KHODJA :
Sénac avait une grande culture doublé d’une extraordinaire science des gens. En conséquence, il devenait rapidement nos préoccupations et nos tourments et nous rattachait à des poètes de même sensibilité du monde entier. Il croyait vraiment à l’université fraternelle de la poésie, quels que soient les langues, les peuples, les religions, les croyances, les cultures. C’est pourquoi il a donné une dimension universelle à son œuvre tout en stimulant la voie individuelle de chacun et demandant de lire tel ou tel auteur jugé capital non pour une quelconque influence mais pour notre formation poétique.

HAMID TIBOUCHI : Oui, Sénac était d’une grande générosité. Personne ne s’était intéressé autant aux jeunes écrivains à l’époque, n’en déplaise aux mauvaises langues. Il avait remarqué que, pour nous, «écrire n’est plus un jeu ou un combat exaltant, mais la plus vitale inquiétude et un risque mortel». Quand on commence à écrire, on est très fragile, un rien peut nous détruire. Il était l’un des rares, sinon le seul, à nous prêter attention, à lire nos textes dans son émission ou dans les conférences-lectures qu’il donnait à travers le pays, à les publier en anthologies ou en revues. C’est lui-même qui avait adressé quelques-uns de mes poèmes à son ami Loran Gaspar qui les a fait paraître dans sa revue tunisienne Alif. Vous ne pouvez pas savoir l’effet que ça fait, quand on a vingt ans, de découvrir ses textes imprimés à côté de ceux de Sénac lui-même. Il ne manquait pas de parler de nous dans ses articles de presse et notamment dans le journal le Monde ou dans le Monde diplomatique.Sénac n’était pas un «homme de lettres» comme les autres. Il n’était pas coupé du monde, il ne vivait pas dans le luxe. Il aimait se mêler aux gens du peuple les plus modestes, car lui-même était issu de ce milieu. C’était avant tout un homme ordinaire, un peu extravagant, certes, mais un homme simple tout de même avec qui on pouvait partager son mal de vivre comme les joies simples de l’existence. C’était un homme nu, un témoin conscient, soucieux d’agir sur le devenir de son pays par la poésie et la parole.A ma connaissance, Sénac n’a joué au maître avec aucun de nous. On s’attendait à découvrir un maître, et on a trouvé un grand frère qui vous considérait comme son égal. S’il y a une leçon à tirer de cette rencontre, c’est avant tout une grande leçon d’humilité.

ABDELHAMID LAGHOUATI : Je lui montrais mes premiers poèmes et il m’encourageait à écrire, «produire», produire était son conseil principal, ce que j’ai appliqué après sa mort et jusqu’à nos jours. Jean Sénac m’a appris l’endurance. Puis il y a eu la période de la publication de l’anthologie.

Jean Sénac reste maudit dans son pays. Il est navrant de constater que trente-huit ans après son assassinat, aucun geste de réparation symbolique n’a été fait à son égard. Comment expliquez-vous cela ?
HAMID NACER-KHODJA :
A tous points de vue, l’anticonformisme de Sénac est pour beaucoup dans la chape de silence qui frappe son œuvre-vie car il est impossible de dissocier l’une de l’autre, tant son militantisme et sa sexualité ont été au cœur même de sa création et de son destin qui finit sanglant, ce qui a ajouté un peu plus à sa malédiction ou à sa légende. Et Sénac voulait être total, c’est-à-dire être respecté autant pour son combat politique d’avant, pendant et après la guerre d’indépendance que pour la nature redoutable de sa vie privée qui, bien avant novembre 1954, prophétisa vouloir la «donner à la nation» algérienne, pour reprendre son expression. Dans cette perspective, il voulait être lu «entier» et non pas être mutilé ou occulté ou renié d’une des composantes de son œuvre. Celle-ci était polygraphe : poésie, prose, théâtre (partiellement éditée), critique (littéraire, artistique, radiophonique et même télévisée) et pensée politique qui sous-tend le tout. Elle est d’un apport novateur puisqu’elle présente, d’abord pour l’œuvre littéraire une capacité d’invention de concepts tels les néologismes «poépeintrie» et «corpoème» si significatifs d’une parole réconciliatrice, ensuite en matière d’engagement militant non seulement au profit d’une Algérie algérienne mais aussi d’un «front culturel de la pensée algérienne», et ce bien avant novembre 1954. Ce militantisme politico-idéologique et cette action culturelle se sont poursuivis jusqu’à la mort de Sénac. Envers et contre presque tous, il est considéré à la fois comme acteur et historien des belles lettres et de l’art d’Algérie.

HAMID TIBOUCHI : Sénac était un poète engagé, au bon sens du terme. Chez lui, l’homme et l’œuvre étaient en parfait accord. Il aimait l’Algérie, son pays, et le peuple algérien. Il avait un combat à mener, pendant la Révolution, et surtout après 1962. Après nous être libérés du colonialisme, il fallait lutter contre tous les obscurantismes, nous débarrasser de nos archaïsmes, changer nos mentalités. Il voulait vraiment que chaque Algérien accède à sa part de richesse, à sa part de liberté, et surtout à la connaissance, à la culture. Il pensait que l’ignorance était la pire des conditions de l’homme. Pour lui, la révolution, le socialisme, la démocratie n’étaient pas de vains mots faisant partie du vocabulaire convenu de la langue de bois. Il y croyait vraiment, il croyait en un «avenir radieux» pour l’Algérie. Et cette croyance était si fortement ancrée en lui qu’elle devenait contagieuse. Nous aussi, on y croyait, malgré les portes fermées, l’horizon bouché. Nous voulions tous changer le monde, pas seulement chez nous, mais partout où régnait l’oppression. C’est sans doute pour cela que Sénac était regardé d’un mauvais œil par le pouvoir en place. Il était subversif et était redouté comme tel. Il ne faisait partie d’aucun bord, hormis celui des exclus. Il ne mangeait à aucun des râteliers du régime. Sa mort tragique en 1973 nous avait plongés dans une stupeur proche de la léthargie au point que certains d’entre nous avaient définitivement cessé d’écrire. Sénac était un homme entier et c’est un immense poète à l’égal de Lorca, Neruda ou Char. Comment voulez-vous qu’un tel homme, viscéralement anticonformiste, en lutte perpétuelle contre les «tabous oppresseurs», soit reconnu chez nous où règnent encore la corruption, l’inculture, l’hypocrisie des conventions sociales, politiques ou religieuses, la soif du pouvoir et celle du gain, toutes ces choses qu’il a toujours combattues et qui sont érigées, aujourd’hui plus qu’hier, au rang de vertus cardinales ?

ABDELHAMID LAGHOUATI : Sénac était et restera un très grand poète engagé, un grand humaniste que les médiocres ne veulent pas réhabiliter. Son algérianité est d’une grande pureté. C’est une très grande perte pour notre pays. 

 A. L.

Bibliographie
Visages d'Algérie, Regards sur l'art
Le poète Jean Sénac (1926-1973) fut aussi un grand critique d'art et l'un des principaux animateurs de la vie artistique algérienne. Lié depuis l'adolescence avec Sauveur Galliéro, il a eu ensuite pour amis ses aînés Famin, Maisonseul et Bénisti, ou les peintres de sa génération Nallard, Manton, Martinez, Benanteur, Bouzid, Baya, Aksouh... Fondateur des revues Soleil en 1950 et Terrasses en 1953, il a aussi organisé de nombreuses expositions. Après une période d'exil politique pendant la Guerre d'Algérie, il est revenu vivre à Alger et a continué de s'intéresser de très près au mouvement artistique. L'ouvrages rassemble tous ses écrits sur la peinture et la sculpture, ses émissions radiophoniques, ses poèmes dédiés à des artistes et de nombreuses correspondances inédites avec Dubuffet, Benanteur, Ferrando, Maisonseul, Pélayo... L'ouvrage donne à voir des œuvres de tous les artistes appréciés par Sénac ainsi qu'une série de portraits qu'il a lui-même exécutés. Ces " regards " sur l'art sont réunis par Hamid Nacer-Khodja, journaliste culturel qui a déjà publié plusieurs études sur jean Sénac et lui consacre sa thèse de doctorat. Préface de Guy Dugas, professeur à l'université de Montpellier.

Pour une terre possible... Poèmes et autres textes inédits
Né en 1926 à Beni Saf (Algérie), Jean Sénac a été assassiné à Alger en 1973. Ami d'Albert Camus et de René Char, poète de haute volée reconnu internationalement, il a laissé une oeuvre considérable dont une part est restée inédite. Ce volume comble cette lacune et permet de mieux comprendre une vie tourmentée, au service de la poésie, de l'émotion et de la terre algérienne passionnément aimée.

Oeuvres poétiques
 Jean Sénac a laissé une œuvre dont les conditions de publication n'ont pas permis jusqu'à présent d'apprécier toute l'importance. En rassemblant les textes poétiques de Jean Sénac à ce jour publiés, le présent ouvrage voudrait enfin proposer un véritable accès à une œuvre de première force dont il importe de saluer la nécessité et les éblouissements.

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