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L’universitaire Nadjet Khedda déclare à propos de la construction de la culture nationale :

«La grande erreur politique est de définir l’identité culturelle avant qu’elle ne soit construite»

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Photo : Riad
Entretien réalisé par 
Sihem Ammour 
 
La Tribune : Quelle était la mission des écrivains algériens des années 50 ? 
Nadjet Khedda : Tous ses écrivains avaient une double mission. Une mission qui est attribuée par la société, celle d’être les porte-paroles des aspirations populaires et sociales des Algériens à la fois sur la scène publique et sur la scène internationale. L’autre mission, celle qui traversera les âges, est celle d’être les créateurs et les constructeurs d’une identité culturelle nationale. Et par conséquence prendre une grande part dans la construction d’une culture nationale. 
 
Justement qu’elle est selon-vous le concept d’une culture nationale algérienne ? 
Une culture nationale ne se définie pas avant d’être effectuer. Une culture nationale se construit pas à pas dans le travail de recherche qu’effectue chacun des écrivains. Or chacun d’eux a son propre imaginaire qui est indexé sur l’imaginaire collectif. Ils ont chacun,  sa propre sensibilité, culture et aspirations. La somme de toutes ces choses-là participent à la construction de la configuration littéraire et du champ culturel. Or ce travail, il se nourrit des aspirations du peuple,  de l’imaginaire collectif et des formes esthétiques léguées par les ancêtres. Il se nourrit aussi des formes esthétiques que les individus se sont appropriés en les prenant chez l’autre, en l’occurrence, le colonisateur.Il y a  donc tout ce travail d’appropriation, d’intégration de la culture et de l’assimilation de diverses choses pour créer un monde nouveau.Ce monde est imaginé, voulu et souhaité comme étant un monde de l’épanouissement de l’esprit et non pas de l’épanouissement matériel. Les revendications matérielles sont  la condition nécessaire pour qu’un travail sérieux puisse s’effectuer mais elle n’est pas le but ultime. Ce n’est pas le confort matériel qui est le principal objectif de l’épanouissement de la culture, loin s’en faut, c’est l’épanouissement culturel. C’est une recherche  permanente, une remise en cause des stéréotypes et des valeurs qui sont désuets. C’est l’invention de nouvelles valeurs porteuses d’avenir et l’invention de nouvelles formes esthétiques et c’est de tout cela que va se constituer la culture nationale. Elle n’est pas donnée d’avance.La grande erreur du discours politique c’est de définir l’identité avant qu’elle ne soit construite et de dire que l’identité est faite de tels ou tels ingrédients. Comme si, il s’agissait de mettre les ingrédients dans une marmite et de mélanger le tout  pour avoir la culture nationale. C’est une vision qui est absolument ignorante de la façon de travailler des intellectuels et des créateurs. La culture nationale est en fait le résultat d’un travail d’investigations, de recherches de remise en cause et d’inventions de formes et d’idées nouvelles.
 
Pourriez-vous nous parler de cette notion du miroir brisé que vous abordez lors de votre intervention ? 
Pour les écrivains des années cinquante, les romans qu’ils ont commencé à écrire  sont des romans réalistes. Ce style de roman obéit à un code comme toute forme artistique. Dans ce code, il y a un principe fondamental qui est celui de construire une société de roman qui ressemble le plus possible à la société réelle. C’est à dire que la société du roman serait une sorte de reflet fidèle de la société réelle.
Or cette visée là est impossible à atteindre et peut être même pas souhaitable. Parce que, elle ne laisse pas de place pour l’imaginaire, donc le roman que eux on construit est le reflet de l’image  qu’ils  ont produit dans leurs romans  chacun  à sa façon.Ce sont des images fournies par un miroir brisé. C’est-à-dire que ce sont des morceaux de réalité posés côte-à-côte. Mais, Il faut un travail intellectuel pour remettre les morceaux en place et pouvoir lire la signification  de la société dans ce miroir là. Ce n’est pas un reflet comme on perçoit ses images dans ce miroir. Mais c’est  un reflet à déduire de ce travail de création, de la description, de l’intrigue des personnages, des conflits et passions qui se disputent à l’intérieur de l’œuvre. On peut dire que se sont des morceaux de réalités qui sont juxtaposés et le travail des critiques c’est de précisément leur redonner la cohérence d’une société.
 
Cinquante ans  après l’indépendance les références littéraire restes les mêmes que celles des grands auteurs des années 50. Qu’elle est la part de la contribution de la production littéraire de l’Algérie indépendante dans la construction de la culture nationale ? 
Je pense que nous avons les yeux trop près de la réalité que nous sommes entrain de vivre pour pouvoir porter un jugement de valeurs et hiérarchiser les choses. Aussi bien sur cette catégorie d’écrivains dont j’ai parlé, que celles des peintres, des dramaturges et des musiciens de cette période, constitue maintenant un socle de la culture algérienne.  C’est aussi  un socle qui est solide car nous avons eu la chance, de la rencontre entre de grands talents et une grande période  historique. Cela est exceptionnel dans l’histoire d’un pays et ce ne sont pas toutes les nations qui ont eu cette chance.  Nous avons cette  période heureuse entre la multiplicité de grands talents coïncidant avec  la période décisive pour la construction de notre identité nationale. Sur ce socle là, sont venus s’installer d’autres expériences, qui sont évidement moins solide, plus aléatoire et moins convaincante pour les lecteurs qui ont été nourris à la force des univers des grands noms de la culture algérienne. Mais, il n’en demeure pas moins que nous avons d’autres univers très forts, comme celui de Rachid Boujedra, de Nabil Fares et de  Mimouni.  Actuellement, nous avons quelqu’un de l’envergure de ces écrivains des années 50 qui est Habib Tangour. Mais qui est très mal lu. Maintenant, il va falloir faire tout un travail de pédagogie pour rendre ces auteurs postindépendance accessibles. Il faudrait d’abord un travail d’édition, de diffusion, de lecture dans les écoles et ensuite faire un travail de critique littéraire.Parce qu’il faut reconnaitre que les premiers universitaires qui sont spécialisés dans la littérature algérienne ont été  plongés dans cette grande littérature des années 50 qui est inépuisable du point de vue de la multiplication des sens.  Un chercheur ne pouvait pas être à la fois spécialiste de Mohamed Dib et spécialiste de Mohamed Tangour, même s’il apprécie de la même façon les deux auteurs.On court le risque de dire des choses superficielles si on veut être spécialiste des auteurs des années 50 et des autres décennies de l’indépendance de l’Algérie. Donc, il faut une diversification des recherches. Bien sûr qu’il faut continuer à les lire pour construire notre propre opinion mais ce n’est pas des analyses approfondies comme nous avons pu faire sur Kateb ou sur Dib.
Mais je tiens à préciser que ces grands auteurs ont aussi fasciné la puissance colonialiste et le travail qui  a été fait sur eux, nous  l’avons  capitalisé. Les  travaux de traduction  de spécialistes ont fait l’objet d’analyses un peu partout dans le monde, or ceux qui les ont suivit n’ont pas encore reçu cette patine du temps. Maintenant, il faudrait qu’il existe une relève chez les chercheurs. Or le grand dommage qu’il y a chez nous, c’est que l’université n’a pas produit de chercheurs suffisamment solide pour faire le travail que leur prédécesseur ont fait sur la génération des années 50. Maintenant il faut une relève au niveau universitaire, une relève dans la critique journalistique, des revues littéraires et il faut que les journalistes se forment à la  critique littéraire car on ne lit pas un roman comme on lit un prospectus de pharmacie. Aujourd’hui, il devient nécessaire de faire un travail de formation et de médiatisation.Tant qu’on n’aura pas fait ce travail les gens vont continuer a regretté ces grands auteurs qui nous ont fasciné. 
S. A.
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