Le village pouvait être une véritable destination touristique
L’ancienne Rusazus ou Thaddart Uzeffun tombe en ruine
Photo : Lyes Menacer
Rusazus (Grand cap), Port Gueydon (du nom de l’amiral français Comte Louis Henri de Gueydon - gouverneur général de l’Algérie d’avril 1871 à juin 1873), Thaddart Uzeffoun ou tout simplement Azeffoun village : ces noms résument à eux seuls la riche histoire de cette petite bourgade de Kabylie qui fait face à la Méditerranée. Le nom Azeffoun viendrait du berbère uzzaf qui désigne une colline de forme conique isolée. Situé à 500 mètres au-dessus du niveau de la mer, ce village a été bâti par les Phéniciens puis les Romains y ont installé leur citadelle, dominant la vue des quatre coins de la zone entourant le plateau qui a accueilli aussi les Phéniciens dont les traces de la présence sont encore visibles dans les étroites rues de Rusazus. Ces ruines qui portent en elles des pages entières de l’histoire de la région se trouvent malheureusement menacées de disparition par l’avancée du béton comme c’est le cas à Aït R’houna. A la place centrale du village, Aznik N’tadarth, les niches voûtées que les habitants désignent sous le nom de Leghwirane s’effritent dans l’indifférence générale. Seule la partie supportant la vieille mosquée du village, construite en pierres et dénommée Al Djamaa El Kvir, a été entretenue mais en utilisant toujours du ciment, ce qui enlaidit considérablement ce bijou architectural nécessitant un délicat entretien de la part des spécialistes de la sauvegarde du patrimoine. A noter que la mosquée dispose d’un minaret construit entièrement en utilisant la pierre taillée. Unique endroit d’où on peut aussi bien voir la mer (nord et nord-est) et le sublime mont forestier du Tamgout (sud), ce minaret serait, à l’origine, une guérite pour surveiller l’intrusion des étrangers dans le village. Il a été restauré par l’empereur romain Septime Sévère (193-211) sous le règne duquel l’ascendance non romaine d’origine provinciale a fait son entrée au pouvoir. Septime Sévère était le seul empereur né dans ce qui était appelé à l’époque la Province d’Afrique. Autour de Djamaa El-Kvir, des maisons kabyles en ruine offrent au visiteur ce mélange de brassage des cultures et des traditions architecturales dont peu de gens se soucient aujourd’hui. Mais à Thaddart Uzeffoun, il n’y a pas que ces niches à entretenir. Les thermes ou el hammam (classés patrimoine national en 1903 par la force coloniale), sont une autre merveille architecturale témoignant de la forte présence romaine dans la région. Ces thermes ont été édifiés à proximité d’un immense château dont il ne reste aujourd’hui que quelques murs menaçant ruine, au milieu d’un champ privé non surveillé. Sur place, on constate que ce vieux fortin de couleur rouge brique est envahi depuis longtemps par les arbres et toutes sortes de plantes grimpantes. La légende locale raconte qu’un ancien roi avait promis de marier sa fille au prétendant capable d’acheminer de l’eau jusqu’à ce Rusazus. Deux prétendants se sont donc lancés dans cette gigantesque entreprise. L’un d’eux a entamé la construction d’une grande conduite, sur environ trois à quatre kilomètres, allant jusqu’à la mer. Cet homme a creusé un long tunnel qu’il confortait avec de la pierre mais il n’a pu le terminer avant son concurrent qui a choisi de ramener cette source de vie d’une source naturelle située sur les hauteurs du mont Tamgout, distant d’une vingtaine de kilomètres de l’antique Rusazus. Le deuxième prétendant a eu l’idée d’agencer deux pierres, taillées en demi-cercle, pour construire une conduite d’une longueur de presque 25 km. Les traces des deux conduites sont encore visibles aujourd’hui. A Azeffoun village, il existe aussi des puits, de petites cuvettes qui ont servi de réserves pour la préservation de toutes sortes d’aliments, en cas de disette ou en temps de guerre à l’époque où les Romains tentaient d’avancer davantage sur l’antique Numidie. Vers le cimetière de Sidi Abderahim, d’où s’offre une vue extraordinaire sur la grande bleue, le long mur ceinturant cette cité romaine disparaît progressivement et ces pierres ont été réutilisées dans la construction de nouvelles maisons, a-t-on encore constaté. Entre ce mur et le cimetière, un terrain vague que les villageois allaient exploiter pour la réalisation d’un stade renferme des vestiges d’une inestimable valeur archéologique. «Nous avons entamé les travaux de terrassement d’un stade à cet endroit mais nous sommes tombés sur les traces de ce qui pourrait être un grands village romain», explique Moh-Akli, un habitant d’Azeffoun, mécanicien de métier mais amoureux de l’histoire de sa région. C’était aussi le cas, au centre du village, lorsque des jeunes ont voulu préparer l’assiette de terrain pour l’implantation du siège de leur association culturelle qu’ils voulaient d’ailleurs créer afin de participer à la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel de leur hameau. D’autres habitants ont affirmé avoir trouvé, à maintes reprises, des restes d’objets artisanaux, des morceaux de tuile, etc. aucun d’eux ne se rappelle toutefois avoir vu débarquer des archéologues ou autres spécialistes en la matière pour effectuer des fouilles sérieuses. Le risque aujourd’hui, même si le processus de destruction des vestiges avait déjà été entamé depuis des décennies, c’est de voir disparaître complètement l’ancienne Rusazus sous les nouvelles constructions. Ce qui rendra impossible toute fouille comme c’est le cas à Djemaa Saharidj, dans la localité de Mekla, dans l’est de la wilaya de Tizi Ouzou. Pendant des siècles, les allées couvertes d’Aït Rehouna, les ruines romaines d’Azeffoun ou encore celle de la localité voisine de Tigzirt ont résisté à l’usure du temps on ne sait par quel miracle mais l’extravagance du monde moderne a causé plus de dégâts que ce qu’on aurait pu imaginer.
L. M.
Une loi pour protéger le patrimoine
Le premier texte de loi concernant la protection du patrimoine matériel à être adopté par l’Algérie indépendante remonte à 1967. Il s’agit de l’ordonnance n°67-281, relative aux fouilles et à la protection des sites et monuments historiques et naturels. Une nouvelle loi sera promulguée 31 ans plus tard, en 1998, qui sera accompagnée de décrets exécutifs :
- loi n°98-04 du 15 juin 1998 relative à la protection du patrimoine culturel
1 – décret exécutif n°03-323 du 15/10/2003, portant maîtrise d’œuvre relative aux biens culturels immobiliers protégés
2 - décret exécutif n°03-323 du 15/10/2003, portant modalités d’établissement du plan de protection et de mise en valeur des sites archéologiques
3 - décret exécutif n°03-324 du 15/10/2003, portant modalités d’établissement du plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur des secteurs sauvegardés
4 - décret exécutif n°03-325 du 15/12/2003, fixant les modalités de stockage des biens culturels immatériels
5 - décret exécutif n°05-488 du 22/10/2005, portant transformation de la nature juridique de l’Agence nationale d’archéologie et de protection des sites et monuments historiques
6 - décret exécutif n°05-490 du 22/12/2005, fixant les modalités d’exercice du droit de réintégration du locataire dans les biens immeubles culturels protégés à usage commercial, artisanal, professionnel compris, dans un secteur sauvegardé
7 - décret exécutif n°05-491 du 22/12/2005, portant création d’un centre national de recherche en archéologie.
Mais s’agit-il seulement d’établir des lois dont le résultat sur le terrain demeure très mitigé et parfois nul, lorsqu’on voit l’état de délabrement de nombreux sites historiques qui ne tiennent debout que grâce à des initiatives purement citoyennes. L’université algérienne forme annuellement des dizaines de jeunes archéologues qui finissent, dans leur majorité, par devenir des enseignants dans des lycées ou décrochent des visas d’études pour continuer leur cursus universitaire à l’étranger. Pour certains, au mieux ils atterrissent dans l’une des institutions dédiées à la sauvegarde du patrimoine historique, archéologue et naturel, comme les musées, le parc national de l’Ahaggar à Djanet (sud) ou dans les bureaux des Directions de la culture des différentes wilayas du pays.
L. M.
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