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Poèmes d’exil de Sébastiana

Au pays des exils

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Par Azeddine Lateb

Salué par Medjnoun Nedjma, le poète des cataclysmes dans un essaim de mots de solidarité poétique et un élan vital d’humanité, Poèmes d’exil annonce d’emblée le souffle et la persistance de ce bateau dévoré par les méchantes dents de l’exil sans pour autant être mâché : «Je meurs, et, dans mon agonie, j’écris sans crainte et ainsi je vis», écrit-elle.
En guise d’introduction, un panorama de la littérature chilienne en exil, souvent née dans les dures conditions du manque et de l’écartèlement, ouvre ces quelques pages empreintes de douleurs et de souvenirs. Le caractère fasciste des régimes qui exproprient les peuples est ainsi à mettre en exergue dans cette douloureuse naissance, puisqu’il s’agit de ce pays pendu sur les bottes de la dictature, dont l’enfant pleure l’effondrement de sa patrie et le poète le piétinement de son enfance meurtrie par les mains assassines de Pinochet, le célèbre chanteur Victor Jara laissa à l’éternité ces bribes inachevées : «Ce que je vois, jamais je ne l’ai vu/ Ce que j’ai ressenti et ce que je sens/ fera surgir le moment… » La première phrase dit l’essentiel : «La poésie chilienne actuelle fait partie de l’important processus historique du pays et plus encore de celui de tout le continent latino-américain.» Ces pages de vulgarisation mettent l’accent sur le caractère politique et son intime liaison avec le combat de ces peuples sommés par les juntes fascistes fusillant jusqu’à l’espoir. «Le pays tout entier brûlait en un immense brasier de haine et de bestialité.» C’est dans ces conditions macabres que cette femme fouine dans ce qu’elle appelle le sommeil céleste les mots de son poème. Après avoir soigneusement dessiné les contours de la poésie chilienne, et ce, en rappelant à l’ordre les maîtres (Neruda, Gabriela Mistral, respectivement prix Nobel, Vincente Huidobro, Pablo de Rokha et de Cralos Pezoas Veliz), elle situe les différentes périodes fastes de cette littérature en commençant par la génération de 38 jusqu’aux années 70 en passant par les années 50 et 60. Sébastiana est un sobriquet en hommage à Neruda, un nom de ces femmes jetées sur l’abrupte route de l’exil. Torturée par la meute qui brutalise son pays, elle trouve dans la fuite l’ultime refuge ; suppliciée par la honte, elle ne pouvait que fuir, aller plus loin ; en soi, écrire un pays qu’elle remercie pour le don de sa lumière et la générosité de sa poitrine contre laquelle se blottissaient les exilés, les apatrides et les quidams.
Un voyage périlleux, certes, mais passionnant, car, au-delà des affres, il y a la lumière du jour qui fait rêver et dépoussière les yeux de la putride boue. La voix de la mère dépouillée de son enfant perce l’épaisse noirceur qu’impriment les noirâtres brumes de l’exil. Le recueil est une plongée dans les territoires de ceux à qui on a enlevé le pays et interdit de rêver. Poussée par la terreur de la dictature de Pinochet, Sébastiana, militante de gauche, trouve à Ben Aknoun, non seulement un gîte, mais aussi un pays dont le drapeau est la résistance et le chant de l’amitié le plus délicieux des pains. Ce Chili à qui elle donne toute son espérance est désormais sous la botte du fascisme ; ce bout de terre lui fait mal aux poumons, la déshydrate. «Je voudrais boire la Méditerranée, angoisse bleue, doux exil !»
Ce recueil retrace aussi le cheminement d’une vie et l’essence d’un combat. «Et je pense à toute cette géographie d’enfants, d’hommes et de femmes qui meurent de faim», dit-elle d’une voix fluette, cassée par la tristesse. Le rêve s’effrite et le sommeil est l’affreuse rencontre avec les cauchemars, et il n’y a que le doux sommeil de l’enfance qui soulage de la nuit : «Parfois, je dors et je dors du sommeil/Céleste de mon enfance étouffée de tant de pensées, je tourne et retourne les à-peu-près de mon for intérieur». Si cette littérature est politique comme le déclare l’écrivain brésilien Jorge Amado dans l’une de ses célèbres déclarations : «La littérature entière est un acte politique», le politique n’étouffe pas totalement l’espace de l’écriture et même si elle se revendique de la sorte, on retrouve des passages où il est aussi question de poésie : «je reçois à chaque instant l’interrogation des signes.» Ou encore : «et un soupir chargé d’autres soupirs revient/Pour brûler mes questions sans réponses.»
La dictature s’attaque aux poètes parce que seuls les poètes fécondent la terre future. Et pour reprendre le mot du poète : «Maintenant que nous bavardons/Dis-moi/Quel décret de la junte fasciste élimine le langage de la pensée ?»
Ce qui interpelle aussi dans ce recueil, c’est l’importance que revêtent les choses de la vie quotidienne : le café, les cigarettes, le morceau de musique, le rayon du soleil, l’espoir… Bref, une réalité dans laquelle se ressourcer indéfiniment. Armado Uribe, célèbre écrivain latino-américain, décrit cette manière d’écrire en Amérique latine : «Tout l’effort de la poésie en Amérique latine consiste à créer des mots qui soient de la réalité.»

A. L.

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