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Annaba

Lectures intéressées : vers le néant de l’inculture

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De notre correspondant à Annaba
Mohamed Rahmani      
         

«J’ai accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot…» disait Honoré de Balzac, un mot sur lequel on est monté, sur lequel on a chevauché, dans un texte, un livre, un roman, une histoire, pour aller visiter d’autres contrées, découvrir et connaître d’autres personnages dans un environnement autre, vivre leurs émotions, les ressentir et s’identifier à eux. C’est comme si l’on vivait d’autres vies, s’extraire de soi, entrer dans la peau d’un personnage et le «visiter» de l’intérieur, une sorte d’introspection de soi à travers un autre, un personnage dit de papier mais si vraisemblable et proche de la réalité. Et tout cela à travers des mots couchés sur du papier, des mots inertes et pourtant dynamiques et qui transportent celui qui lit, le détachent de la réalité vécue pour l’emmener ailleurs, dans une autre dimension qui l’attire, l’accroche, le captive et le passionne. La lecture, c’est tout cela à la fois, c’est le passage obligé à la culture, sans la première, on ne peut prétendre à la seconde ; elle en est la première clé qui ouvre toutes les portes et qui permet d’en créer d’autres plus tard en devenant à sont tour «un producteur de mots».
Chez nous, il est rare d’entendre : «J’ai fait la lecture aux petits et ils dorment comme des anges !» Cette phrase, pourtant anodine sous d’autres cieux, n’a plus sa place dans nos maisons et les enfants ne trouvant personne pour les initier aux premiers rudiments de la culture, ne découvrent l’activité de lecture que plus tard quand ils iront à l’école si l’on leur en inculque le goût. Et ce goût à la lecture, il faut le dire ne court pas les rues, les jeunes générations d’aujourd’hui ne l’ont pas et ne s’en occupent pas ; ils sont plutôt branchés, MP4, DVD et chat sur Internet. Le livre, ils le connaissent seulement au CEM, au lycée ou à la faculté, c’est un livre «intéressé», mathématiques, sciences, traité de mécanique, de métallurgie, physique, langue, géographie ou histoire. Les classiques de la littérature que leurs aînés ont lus, Victor Hugo, Voltaire, Corneille (ils connaissent plutôt le chanteur), Taha Hussein, Nadjib Mahfoud, Feraoun, Dib et tous ceux qui ont enrichi la bibliothèque universelle par leur talent d’écrivain, sont pour eux inconnus ; les meilleurs d’entre eux vous citeront certaines œuvres sans plus.
Dans les bibliothèques de la ville d’Annaba, le rayon lecture est désespérément vide, les œuvres littéraires sont là bien rangées attendant que quelqu’un veuille bien «prendre contact» avec eux, qu’on les feuillette, qu’on tourne les pages et qu’on découvre à chaque fois quelque chose de nouveau pour poursuivre et aller encore plus loin. Ces «orphelins» attendent longtemps avant que des mains ridées s’en emparent avec amour, pour les toucher et en caresser du regard tout le texte. Un regard plein d’appétit qui dévore les mots et auquel rien n’échappe, pas même une virgule, il débusque tout, surtout ce qui se cache derrière les mots et se délecte de ces sens cachés que l’auteur sert subrepticement aux seuls initiés. Rencontré dans l’un de ces rayons, un vieux avec ses lunettes rondes, un rat de bibliothèque comme on dit, plongé dans la lecture d’un roman nous confie : «C’est dans les livres que je sens que j’existe. Ce sont mes compagnons dans la vie et la lecture pour moi est indispensable. Chaque jour, je viens passer ici 2 à 3 heures à lire. Je ne m’en lasse jamais et je rentre chez moi heureux et plus riche d’avoir redécouvert avec des yeux d’adulte mes lectures d’enfance parce que là on n’a plus la même vision, la même analyse, la même compréhension et on met le doigt sur ce qui est savamment dissimulé pour le dénuder et le dévoiler. C’est le plus grand plaisir que j’éprouve.»  Dans les jardins publics, dans les gares, dans les bus ou les cafés, il est très rare de voir quelqu’un avec un livre à la main, le journal trône en maître des lieux, politique, sports, infos et mots croisés sont les rubriques les plus prisées. La page culturelle –si elle existe- est tournée machinalement parce que tout ce qu’elle contient n’est QUE de la littérature. Et, donc, jugée sans intérêt, elle est sautée sans autre forme de procès. Ceux qui lisent les journaux font une lecture intéressée, on recherche une annonce, on s’informe sur la politique, sur telle ou telle équipe, sur tel ou tel joueur, puis on plie le journal et on le met à côté parce que devenu inutile. L’initiation au goût de la lecture n’a pas été faite étant enfant, les adultes n’y étant pas motivés ou ne trouvant aucun intérêt à l’inculquer ne s’en embarrassent pas trop. Pourtant, chez n’importe quel Algérien, on trouve une bibliothèque qui regorge de livres, mais ces livres sont disposés, là, juste pour la décoration. On ne les lit pas et on interdit la plupart aux enfants de les toucher de peur de les abîmer. «Je suis né parmi les livres», disait Jean-Paul Sartre. Il imaginait après la lecture d’un roman des batailles et des combats avec des épées. Les livres, il en avait dévoré depuis son plus jeune âge pour, à son tour, étant adulte, en écrire et illuminer son siècle par sa pensée. Nous ne lisons plus et encore moins nos enfants, c’est le constat que tout le monde fait et déplore mais jusqu’à présent rien n’est fait pour changer cette situation. Le livre est loin derrière et nous continuons notre fuite en avant… Vers le néant de l’inculture et de l’ignorance. 

M. R.

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