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61ème Festival de Cannes 

Les jeux de l’amour et du hasard

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De notre envoyée spéciale à Cannes
Dominique Lorraine

Après sa trilogie londonienne, Match Point, Scoop et le Rêve de Cassandre, le New-yorkais Woody Allen (pour la dixième fois hors compétition à Cannes) a posé sa caméra à Barcelone à l’invitation d’un producteur espagnol pour une comédie estivale de sexe et de sentiments, Vicky Cristina Barcelona. Une histoire qui commence presque par «il était une fois», puisqu’une voix-off plante le décor : deux jeunes Américaines, la très sérieuse et très fiancée Vicky (Rebecca Hall) venue étudier la culture catalane et la désinvolte et romantique Cristina (Scarlett Johansson), passent leurs vacances d’été à Barcelone. Les deux amies y rencontrent un peintre séduisant mais tourmenté, Juan Antonio (Javier Bardem) qui, tout en leur proposent tout de go un voyage à Oviedo, les invitent aussi toutes deux dans son lit.
D’abord réticente, Vicky cède au charme du bellâtre qui préfère ensuite Christina avec laquelle il entame une tumultueuse passion perturbée par l’apparition de son ex, la très passionnée et très jalouse Maria Elena (Penelope Cruz). S’ensuivent alors des scènes de passion torrides, souvent sabotées, sous le chaud soleil de la romantique capitale catalane, jardins luxuriants et de façades baroques signées Gaudi que Woody Allen nous fait découvrir au cours des promenades des amants, le tout sous des airs de guitare flamencos. Les couples et les trios alors se font et se défont au gré des humeurs et fantaisies de chacun. La fin des vacances approchant, le réalisateur siffle la fin de la «party». Voix-off, c’est la fin de l’histoire, les deux amies regagnent New York.
Très en forme avec ses 72 ans, Woody Allen se joue des clichés de la comédie romantique et se régale de brillantes joutes oratoires notamment entre la tumultueuse Maria Elena-Penelope et la fougueuse Cristina-Scarlett. Cette fantaisie, bien servie par un casting impeccable, est d’une joie tout éphémère.
De la comédie légère, on passe au drame avec le sixième long métrage de Luc et de Jean-Pierre Dardenne, le Silence de Lorna, tourné à Liège. Tout comme ils l’avaient fait avec Rosetta, les frères Dardenne dressent un émouvant portrait de femme.
Lorna (Arta Dobroshi), une jeune Albanaise, a obtenu la nationalité belge en contractant un mariage blanc avec Claudy (Jérémie Renier), un junkie instable, mariage combiné par Fabio (Fabrizio Rongione), sorte de mafieux sans scrupule. Elle doit rendre la politesse en épousant à son tour un Russe, qui veut lui aussi s’établir en Belgique, ce qui suppose de se débarrasser de l’encombrant premier époux.
Mais les sentiments de Lorna évoluent. D’abord lointaine, elle se sent de plus en plus proche de cet homme qu’elle essaie de sauver de la drogue. Et dans son plan stratégiquement élaboré en vue d’une vie meilleure se passe une chose qu’elle n’avait pas prévu : tomber amoureuse de Claudy. Elle tentera en vain de lui sauver la vie, en faisant échouer le plan qui devait faire disparaître purement et simplement son mari par overdose. Elle s’imaginera avoir un enfant de lui et ne pourra plus poursuivre son idylle avec son fiancé Sokol (Alban Ukaj, acteur né au Kosovo), lui aussi, émigré. Mais intraitable, Fabrizio, voyant son plan avec le Russe échouer et son argent s’envoler, tue Claudy et veut faire disparaître Lorna à son tour. Elle s’échappe, maissombre dans la folie en parlant à son enfant imaginaire, enfant qui ressuscite Claudy.
Lorna, sensible, sincère et émouvante, qui est le centre du récit (et le pivot de l’histoire) passe par une succession d’états d’esprit et de sentiments qui la rendent complexe. «Ce qui nous a essentiellement intéressés, c’est l’histoire d’êtres humains, de ceux qui viennent d’ailleurs, et comment, par des manières qu’on ne peut saluer, ils arrivent à obtenir ce qu’ils pensent être leur part de bonheur. Mais nous avons voulu que Lorna reste un être humain avec ses paradoxes, ses contradictions et ses silences», a expliqué Jean-Pierre Dardenne lors de la conférence de presse. L’argent circule beaucoup de la main à la main, lors des transactions entre complices. «C’est ce qui régule une grande partie des rapports humains. Ce dont il s’agit, dans ce film-ci, c’est de changer de vie, pour tous les quatre personnages, Lorna, Fabio, Sokol, Claudy, chacun à sa manière. Et la seule manière de le faire dans le monde d’aujourd’hui, c’est l’argent, ce qui n’est pas forcément négatif», poursuit-il.
Alors que leurs films précédents étaient plus vifs avec une caméra extrêmement mobile, virevoltante, suivant au plus près les personnages avec de gros plans, le Silence de Lorna est plus posé et plus délicat.
«Nous avons une caméra effectivement beaucoup plus calme, car je crois qu’on voulait regarder Lorna, et aussi les quatre hommes qui l’entourent. Pour la regarder, il ne s’agit pas de bouger avec elle, d’être dans son énergie. On voulait plus enregistrer Lorna que l’écrire», a expliqué Luc Dardenne.
Le scénario, lui, est écrit au cordeau, tout y est pesé et soupesé pour atteindre le sublime.
Outre Rosetta (Palme d’or en 1999), les frères Dardenne ont gagné une deuxième Palme d’or en 2005 avec l’Enfant. Les cinéastes belges sont sans conteste en lice pour un triplé inédit dans les annales du Festival. Arta Dobroshi, une actrice albanaise du Kosovo, mériterait amplement un prix d’interprétation.  

D. L.

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