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Les improductifs «privilégiés»

Par A. Samil

L’épisode neigeux que vient de vivre l’Algérie est à marquer d’une boule, pour une fois blanche, par l’état d’impéritie générale qu’il nous a littéralement jeté à la figure. Inutile d’aller par 36 chemins, un simple tour aux marchés et la chaleur brûlante des prix anesthésie jusqu’à la sensation de froid ambiant. Tout est question d’ampleur et de proportion, il faut en convenir. Des conditions climatiques exceptionnelles perturbent toujours les circuits de distribution et tirent vers le haut la mercuriale. Mais de là à parier sur une prochaine baisse significative des prix des produits qui constituent l’essentiel de l’assiette du consommateur, c’est un pas qu’il serait imprudent de franchir.A y regarder de près, la flambée de ces derniers jours traduit plus une accélération de la poussée inflationniste, qui s’installe dans la durée depuis notamment l’année dernière, qu’un phénomène conjoncturel dû à des cas de force majeure passagers. La rançon demande à être payée et comme elle ne distingue pas entre les revenus, elle se distille sous la forme d’un impôt indirect auquel personne ne peut échapper. Plus que toutes les autres, l’année 2011 a été celle des augmentations salariales sans précédent, pratiquement sans équivalent dans d’autres pays de la taille de l’Algérie, voire plus développés. S’il faut citer un montant, mieux vaut s’assurer de ne pas tomber à la renverse. Pour la seule revalorisation du Snmg et des salaires des fonctionnaires, ainsi que celle des pensions et allocations de retraite, l’Etat a dégagé, pour 2012, une dotation de 317 milliards de dinars, ce qui n’est pas loin de 4 milliards de dollars ! Ce montant serait cependant incomplet sans la prise en compte des augmentations intervenues dans le secteur économique public et indirectement imputées au Trésor public à travers la reprise - de plus belle - de l’opération dite d’assainissement financier des entreprises publiques, que rien n’arrive à sortir d’un déficit chronique et devenues, au fil du temps, un véritable tonneau des DanaïdesOn se doit de dire, en vérité, que pour de nombreuses catégories de fonctionnaires, les augmentations méritées dont elles ont bénéficié correspondent, dans certains cas, à un simple rattrapage de revenus trop longtemps gelés sans raison acceptable. Mais première conséquence de cette générosité de l’Etat, qui a surpris même les secteurs les plus revendicatifs, le couple salaires-prix, déjà très instable, s’est retrouvé brutalement plongé dans un cycle infernal, une espèce de course à l’échalote où chacun court derrière l’autre pour le dépasser. Les pouvoirs publics ayant définitivement échoué à agir sur les prix, en dehors de subventions sans discernement, sous prétexte de liberté de marché, il va de soi que c’est à la spéculation et l’inflation que revient le dernier mot.A considérer que par ces temps d’instabilité politique contagieuse, la paix sociale n’a pas de prix, celle-ci n’en a pas moins un coût pour l’économie nationale. Les affaires publiques se gérant en bon père de famille, il serait aventureux de ne pas en tenir compte. Et les derniers chiffres de l’ONS, donc tout ce qu’il y a d’officiel et de prudent, ne sont pas de nature à autoriser l’optimisme. Sur moins d’un million d’entités économiques recensées, tous secteurs confondus, le commerce (surtout le petit commerce : épiciers, crémiers, marchands de beignets…) et les services accaparent 89% de l’ensemble, ne laissant à l’industrie et à la construction que 11%. En d’autres termes, les secteurs qui ne produisent aucune richesse matérielle sont au pinacle, ce qui fait de l’Algérie un pays qui, sans être industriel ni même industrieux, dispose d’un secteur tertiaire presque comparable, toutes proportions gardées, à celui de la première puissance économique européenne. En Allemagne, sur le devant de la scène avec la crise de la zone euro, le secteur tertiaire pèse 70% dans le PIB, mais il vient en soutien à un secteur industriel très performant où les PME, au nombre de 3 millions, emploient 70 % des salariés.Mais alors, comment font les Algériens pour ne manquer de rien ? Ils importent grâce au dieu pétrole ! 380 000 véhicules l’ont été en 2011. On a beau chercher des chiffres qui augureraient de perspectives moins sombres, ceux qui nous sont fournis par les organismes publics ne font malheureusement que noircir le tableau. Il faut s’intéresser un peu aux salaires dans le privé, qui emploie les deux-tiers d’une population active de près de 11 millions de personnes et qui font bouillir la marmite de millions de familles. En dehors du Snmg pour les travailleurs déclarés et des salaires de certaines catégories d’employés dont les entreprises ne peuvent se passer, les émoluments servis suffisent à peine à couvrir la pitance ou un peu plus. Comble d’injustice, une partie des prélèvements obligatoires sur leurs maigres salaires, fondus dans la masse des revenus de l’Etat, vont contribuer à financer toutes ces augmentations salariales de fonctionnaires qui ne produisent rien, mais sont nécessaires pour faire tourner le pays. Ailleurs, l’avantage est donné aux productifs.
 
A. S.
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