Zones noires
Par Youcef Salami
Le marché informel, un phénomène aux ramifications tentaculaires dans toutes les régions d’Algérie ou presque, fait que la masse monétaire hors circuit bancaire est importante en proportion. Des statistiques non officielles soulignent qu’elle représente 40% du PIB. C’est énorme. Comment en est-on arrivé là ? Au commencement, c’étaient des trabendistes en quête d’emplois, des chômeurs en mal d’argent qui alimentaient l’informel. Ils faisaient généralement de l’habillement une spécialité. C’était à l’époque des vaches grasses. Ils s’approvisionnaient en produits textiles -en faibles quantités- à Maghnia, à Oudjda, en Turquie, etc. Ils n’encombraient pas réellement les commerçants possédant des registres du commerce, opérant dans la légalité, dans l’économie structurée. Légalistes et sans registre se côtoyaient ainsi sans se heurter. Le marché, dans son ensemble, évoluait globalement en harmonie. C’était, peut-être, la raison pour laquelle les autorités fermaient les yeux sur ces pratiques. C’était une brèche. Aussi, les commerçants «apprentis» s’y incrustaient et devenaient au fil des années voraces. Ils s’organisaient alors en réseaux et créaient des marchés où s’échangeaient des millions de dinars. Avec l’ouverture du marché, intervenue au début des années quatre-vingt-dix, l’importation n’était qu’un détail, une formalité pour des gens rodés, rompus au commerce. La fermeture des frontières avec le Maroc en 1994 n’était pas problématique, les trabendistes trouvant des destinations de substitution. Une parenthèse cependant, les trabendistes «spécialisés» en textile pouvaient tourner le dos au versant ouest mais pas ceux du gasoil. Des quantités considérables de carburant passaient par la bande frontalière avec le Maroc. Des réseaux mafieux y sévissaient, brassant des milliards de dinars. Aux dires de beaucoup, le phénomène du marché informel est aujourd’hui une donne, une réalité avec laquelle l’Etat compose. Il touche à tous les produits, cosmétiques, pharmaceutiques, habillement, pièces de rechange, etc. Avec la libéralisation du marché, la signature de l’accord d’association avec l’Union européenne et les négociations avec l’Organisation mondiale du commerce, le marché de l’informel s’installe dans la durée, s’enracine. C’est une équation à plusieurs variables aussi complexes que difficiles. Est-ce pour autant qu’il faut se résigner ?
Des conférences et des séminaires consacrés à ce phénomène avaient été organisés pour tenter de dégager des solutions. En vain. Des chefs d’entreprise, dont une partie est structurée au sein du Forum des chefs d’entreprise (FCE), avaient également animé des débats sur ce phénomène. Ils avaient même formulé des propositions qu’ils avaient soumises au gouvernement. Ils sont les premiers à subir de plein fouet les effets induits par le marché informel. Leur production et leurs produits sont mis à mal. Ils continuent d’ailleurs de dénoncer en termes vigoureux cette concurrence déloyale produite par l’informel. Comble du paradoxe, les tenants de l’économie informelle s’en défendent, estimant que c’est cela aussi la libéralisation du marché, en allusion généralement aux prix que, eux, pratiquent, des prix bas. Et les ménages semblent y avoir trouvé leur compte, préférant le marché parallèle au marché légal, structuré. Le phénomène est, pour ainsi dire, «ancré» dans le mental des Algériens. Si la population ne s’y intéressait pas, l’informel ne subsisterait pas, disent certains. Aujourd’hui, l’informel constitue des zones noires sur le tableau évolutif de l’économie nationale. Les entreprises et la production locale en prennent un sérieux coup. Et si les autorités ne repensaient pas la stratégie de lutte contre ce phénomène, l’économie nationale risquerait de se faire «emporter» par des parasitaires, des «commerçants» à la lisière de la loi. Une perspective sombre dont certains pays anarchistes ont fait l’amère expérience.
Y. S.





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