L’insoutenable absence de l’Etat
Par Ali Boukhlef
Il y a quelques mois, une émeute avait éclaté à Gdyel, près d’Oran, à cause de la chasse aux vendeurs à la sauvette. Des événements similaires se sont déroulés, la semaine dernière à Aomar, dans la wilaya de Bouira, à cause des commerçants qui exercent dans l’illégalité et dont les boutiques ont été fermées par les
services concernés.
Un autre événement, presque insolite, s’est produit à Aïn Benian, sur la côte ouest algéroise : des commerçants «légaux» ont doublé les prix des fruits et légumes une fois qu’ils ont réussi, après avoir fait grève, à faire chasser leurs concurrents «illégaux». Le tout se passe devant un silence, sinon une impuissance à peine déguisée, des services de l’Etat, alors que les prix des produits, notamment agricoles, flambent de manière imprévisible. Ces scènes se passent, en réalité, chaque jour dans nos villes. Et, parfois, il y a pire, puisque le pain se vend sur le trottoir en face de boulangeries devant le regard de tous les services concernés, à commencer par la police et les agents des services communaux d’hygiène.
Dans cette anarchie généralisée, il est devenu même difficile de distinguer le vrai commerçant des vendeurs à la sauvette, tant le commerce illicite est devenu pratiquement «normal», puisque, à divers endroits, il côtoie de manière ostentatoire le commerce ordinaire, comme c’est le cas à Bab El Oued, à Alger. L’Etat a tellement laissé faire les choses –à défaut de proposer une réelle alternative aux jeunes chômeurs et dans le but de gagner une paix sociale- que tout cela est entré dans les mœurs des Algériens. La chasse aux vendeurs à la sauvette est même assimilée à de «la hogra».
Dans ce décor surréaliste, tout discours allant dans le sens de la régulation du marché peut être perçu –à juste titre d’ailleurs- comme une plaisanterie. Cela d’autant que toutes les campagnes lancées en grande pompe n’ont jamais été menées à leur terme.
Et le grand perdant de cette absence (ou démission, c’est selon) de l’Etat est avant tout le citoyen qui paie les pots cassés.
C’est d’autant plus vrai que la première manifestation de cette «punition» est l’incroyable flambée des prix. Ce n’est d’ailleurs pas étrange qu’à chaque veille de Ramadhan, tous les produits de première nécessité, hormis ceux subventionnés, atteignent des prix insurmontables. Il est vrai que le marché est libre depuis que l’Algérie veut accéder à une économie de marché, ce qui enlève à l’Etat toute possibilité d’intervenir directement sur un domaine géré par la règle de l’offre et de la demande. Mais des expériences vécues par d’autres pays plus organisés montrent que l’Etat peut avoir une marge de manœuvre dans l’orientation des grandes tendances du marché. Et cela commence déjà à la source, c’est-à-dire à la production, pour suivre toute la chaîne.
Le consommateur saura au moins à qui il aura affaire. Ce qui ne donne pas beaucoup d’espoir, c’est que la situation dure dans le temps. Ce qui ne facilitera pas la tâche de l’Etat le jour où il décidera d’intervenir. Les exemples cités plus haut sont éloquents. Et la situation deviendra ingérable si le phénomène n’est pas jugulé
à temps.
A. B.





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