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Rendez-nous la fête !

Par Abdou B.

L’indépendance arrachée par des sacrifices d’une ampleur peu égalée dans le monde, qui sortait de deux conflits mondiaux au bout desquels l’Allemagne et la France se sont réconciliées et ont bâti ensemble des relations complémentaires et, cahin-caha, les fondements de l’Europe d’aujourd’hui. Or, il y a de douloureux constats indiscutables que ne cacheront jamais les loupiotes allumées à la veille du 5 Juillet et les drapeaux défraîchis qui ne disent strictement rien à la jeunesse et à ceux qui avaient l’âge de comprendre tout ce qui s’est passé entre la première salve et juillet 1962. Des historiens nombreux et crédibles ont daté la césure à partir de la crise née un certain 22 juillet 1962, alors que le sang n’était même pas encore sec aux quatre coins de l’Algérie. La fête nationale ! La charge symbolique, festive, commémorative, réconciliatrice ne fonctionne pas. Le 5 Juillet s’est effiloché pour n’être plus qu’une journée chômée et payée dans un pays où, ce jour-là justement, tout est fermé, où n’éclate aucune ferveur, aucune fête, jusqu’à ressembler à un jour de deuil, celui qui suit une grande catastrophe naturelle. «L’acharnement commémoratif», selon les termes de Pierre Nora, n’a plus les moyens subjectifs, fédérateurs, consensuels et encore moins l’adhésion du peuple. C’est que les «acharnés» ne sont pas crédibles et certains ont usurpé la légitimité de ceux qui ont pris les armes, offert leur vie et leurs biens. De grandes nations comme les Etats-Unis et la France commémorent leur fête nationale, dans ses deux versants, eux-mêmes complémentaires, unificateurs, liants entre les générations et moments apaisés et d’apaisement, et comme espaces où se transcendent les clivages idéologiques, politiques et même sociétaux. Le concept de «lieu de mémoire» est entré dans le droit français et dans le Grand Robert de la langue française. C’est quoi ces lieux ? Selon P. Nora, «il s’agirait de partir des lieux, au sens précis du terme, où une société, quelle qu’elle soit, nation, famille, ethnie, parti, consigne volontairement ses souvenirs ou les retrouve comme une partie nécessaire de sa personnalité : lieux topographiques, comme les archives, les bibliothèques et les musées ; lieux monumentaux, comme les cimetières ou les architectures ; lieux symboliques, comme les commémorations, les pèlerinages, les anniversaires ou les emblèmes ; lieux fonctionnels, comme les manuels, les autobiographies ou les associations : ces mémoriaux ont leur histoire».
Basculement du temps, détournement et rentes. Une flamboyante guerre de libération nationale sert de fonds de commerce, de trafics de véhicules, couvre «une famille», ses descendants et amis. Le premier versant, pour ne prendre que la France et les Etats-Unis est constitué par tout ce que font et organisent les institutions au sommet, avec l’argent de l’Etat central, avec les appareils constitutionnels, avec les forces armées, etc. Le deuxième versant relève des collectivités locales élues, de la société, du mouvement associatif, de la sphère pédagogique et culturelle. Le nombre de films, d’opéras et de pièces de théâtre consacrés à la guerre de libération est tout simplement dérisoire, humiliant pour la mémoire collective, pour l’ancrage d’une histoire héroïque qui a ses héros, ses traîtres, ses gens humbles, ses historiques quel que soit leur parcours depuis 1962. Des films sur Messali Hadj, Ferhat Abbas, Aït Ahmed, Krim Belkacem relèveraient aujourd’hui du tabou capital. Et alors que va-t-on laisser aux jeunes d’aujourd’hui et à ceux qui auront l’âge de voter en 2020, 2030, 2040 ? Le deuxième versant, à côté de l’officiel, accapare la modernité, la science et la connaissance pour cultiver les lieux de la mémoire dans de grandioses fêtes, des bals dans chaque ville et village, des visites aux musées sur ce qu’est le 5 Juillet, la guerre, les camps, la torture. A quand un mémorial du colonialisme en Algérie ? Le recueillement, la fête, l’immersion des jeunes dans l’histoire de leur pays reviendraient à arracher l’histoire aux rentiers, la restituer à la société et aux historiens, seuls habilités à l’écrire. Ce qui n’est le travail d’aucun officiel, d’aucun ministère. En un mot comme en mille, qu’on nous rende la fête ! 

A. B. 

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