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Quand la mère devient chimère

Un travail, une identité

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De notre envoyé spécial à Ténès
Samir Azzoug

Ce matin de juin, il scrute l’horizon à la recherche d’un chalutier ou d’un sardinier synonyme de pitance. Il est à peine 6 h, Abdelkrim est sur place depuis de longues heures. «Le poisson se fait désirer», déplore l’adolescent. Sa mine réjouie et son sourire jovial contrastent avec ses gestes lents et la profonde tristesse qui habite son regard. D’une timidité touchante, le jeune garçon butine d’un groupe de pêcheurs à l’autre. Il erre entre les marins et les commerçants à la recherche d’une transaction accomplie pour charger les cageots. Porteur de caisses de poissons, c’est le petit boulot qui le fait survivre. «Avant, je gagnais 200 DA par jour. Mais, depuis quelques temps, le poisson se fait rare. Il n’y a pas beaucoup de travail. Parfois, je passe la nuit au port sans rien récolter du tout», explique-t-il.
Abdelkrim est orphelin. Agé de vingt ans, il est hébergé dans l’orphelinat de Ténès depuis 1993. «J’ai connu l’amour maternel jusqu’à l’âge de 5 ans. Ma mère était femme de ménage chez une famille aisée de Chlef. Plusieurs frères et sœurs sont nés après moi, ce qui a décidé la famille d’accueil à demander à ma mère de partir. Ils ont gardé mes deux derniers utérins [un garçon et une fille]. Ma mère a dû nous mettre dans différents orphelinats. Au début, elle venait me voir régulièrement. Maintenant, je sais qu’elle est partie pour vivre en Libye.» Durant sa courte existence, deux maux semblent s’être unis contre Abdelkrim. La mer et sa mère. Des homonymes qui, par la force des choses, sont devenus synonymes. Pour le jeune homme, ils ont pour équivalent le mot : abandon. D’abord, sa maman qui l’a privé de son affection. Ensuite, la grande bleue qui le prive de moyen de subsistance.
«J’ai quitté les bancs de l’école en 7e année scolaire [première année du cycle moyen]. Après, j’ai effectué un stage de soudure au centre de formation professionnel le [CFPA] de Ténès. J’ai eu mon diplôme avec 17 de moyenne. Mais je ne trouve pas de travail», raconte le jeune homme. «Ici [au port], on est mal vu. Méprisé. Un jour, quelqu’un m’a dit : “Va te suicider”. Alors qu’on ne dérange personne. On ne quémande pas. On veut simplement travailler», poursuit-il. A la fleur de l’âge. Là où l’insouciance commence à céder place à la maturité, Abdelkrim s’inquiète profondément pour son devenir. D’autant plus que ce qui pourrait être son futur se reflète comme dans un miroir à travers le sort de son compagnon d’infortune. Abdelkrim dans vingt ans pourrait devenir le Toufik d’aujourd’hui. Ce dernier a quarante ans. Orphelin comme lui. Résidant au même orphelinat depuis 13 ans. Abandonné à la naissance, il fut accueilli dans un orphelinat à Alger puis transféré à Ténès. Il arrêta ses études à la sixième année primaire. Diplômé en soudure (au CFPA de Ténès), il se retrouve sans emploi. «Je veux avoir quelque chose pour faire ma vie. Je suis prêt à tout pour travailler», implore le quadragénaire.
A quarante ans, toujours dans un orphelinat, la chose peut sembler bizarre. «Les responsables sont tenus de nous trouver un gîte pour nous faire quitter le centre. Or, il n’y a pas de logements. Donc,je suis obligé de rester à l’orphelinat», explique Toufik.
La vie dans le centre, de l’aveu des deux résidents, semble paisible. Hébergés dans des chambres individuelles, dans des chalets de six chambres, nourris et blanchis, les orphelins sont contents du nouveau directeur.
«Le nouveau directeur est bon. Grâce à lui et à certains bienfaiteurs (un ancien orphelin), j’ai pu faire plusieurs voyages en France et même en Suisse. Mais les gens d’ici ne regardent pas assez vers nous. Ils sont très rares les dons de particuliers pour l’orphelinat», explique Abdelkrim. Mais la vie d’un homme ne se résume pas au gîte et à la nourriture. L’épanouissement individuel et les sentiments d’indépendance et d’utilité sont aussi nécessaires que les exigences biologiques. «La journée, on passe notre temps à dormir et à manger. Et le soir, jusqu’au petit matin, on erre dans le port de pêche et dans le marché à la recherche d’un boulot», tel est le jour type dépeint par Toufik.
Au sujet des différents programmes et formules proposés par l’Etat pour favoriser l’insertion professionnelle des jeunes, nos deux interlocuteurs restent perplexes. «Dans ces différents projets, l’apport personnel est exigé. Or, en dehors de ce que nous portons, nous ne possédons rien.
Ni les moyens qu’il faut ni les connaissances nécessaires.» Abdelkrim et Toufik ont un rêve.
Le même pour les deux. Plus que matériel, il est existentiel. «On veut retrouver et rassembler nos familles», ambitionnent-ils. «On va souvent à Alger. Au siège de l’ENTV [la télévision nationale]. Nous voulons que notre cas soit exposé dans l’émission [Tout est possible].
Cela fait des mois que nous tentons d’entrer en contact avec eux.» Les liens du sang sont mystérieux. Jamais ne sera satisfait celui qui ne sait qui il est. Dans un dernier cri, non de rage ni de pleur, mais de désarroi, les deux jeunes Algériens nous demandent de porter un message. Une phrase : «M. Ould Abbes [ministre de la Solidarité nationale], on souffre.»

S. A.

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